Chronique des récipiendaires

PhysioQc Printemps-Été 2017 J-KaldasValidité de construit et fidélité interjuges du Gymnastic Functional Measurement Tool dans la classification des gymnastes féminines de niveau compétitif au Canada

Par Joseph Kaldas, pht, B. Sc., M. Sc. (réadaptation)

Céline Bisson, pht, B. Sc., Annie-Claude Hogue, pht, B. Sc., M. Sc., Catherine Apinis, pht, B. Sc., M. Sc., Djamal Berbiche, Ph. D. et Nathaly Gaudreault, pht, Ph. D.

La fédération canadienne de gymnastique, Gymnastique Canada, compte plus de 300 000 membres inscrits(1). Tout au long de l’année, le corps des gymnastes est soumis à des centaines de milliers de répétitions des programmes d’entraînement(2,3) avec des charges pouvant atteindre de 5 à 17,5 fois leur poids corporel(4,5). La combinaison de charges d’entraînement aussi élevées, de l’immaturité de leur système neuromusculosquelettique(6) ainsi que de la complexité des éléments techniques demandés mène fréquemment à des blessures liées aux stress répétitifs. Cela est d’autant plus vrai si le niveau de préparation physique d’un ou d’une gymnaste ou encore sa maturité musculosquelettique sont inférieurs à ce qu’exige son niveau de compétition.

La gymnastique est associée à un taux élevé de blessures, comme en témoigne une moyenne annuelle de 4,8 blessures rapportées dans les urgences pour chaque 1 000 participants(7,8). La prévention des blessures devrait être une priorité pour les entraîneurs, physiothérapeutes du sport et fédérations travaillant auprès des gymnastes. Considérant ces facteurs, le développement d’un outil de mesure qui permettrait une meilleure prise en charge des gymnastes par les entraîneurs et les physiothérapeutes pourrait contribuer à mieux prévenir des blessures.

En gymnastique, la charge d’entraînement augmente en fonction du niveau de compétition. Les catégories de compétition au Canada diffèrent des systèmes de classification d’autres pays, notamment des États-Unis, où les catégories vont de 1 à 10(9). Au Canada, sept catégories distinctes existent : de « provincial 1 » à « provincial 5 » (P1-P5), ainsi que les catégories « national » et « haute performance ». Chaque catégorie est également subdivisée selon l’âge des athlètes. La catégorie P1 n’existe pas au Québec, ce qui réduit le nombre de catégories de compétition à six(10) (voir tableau 1). Chaque catégorie est définie en fonction du niveau de difficulté des éléments techniques que l’athlète doit réaliser. Alors que le niveau de compétition augmente, des habiletés physiques de plus en plus précises sont requises afin d’exécuter des combinaisons complexes. Un outil de mesure valide et fidèle, spécifique à ce sport, serait utile pour cerner les lacunes dans les habiletés physiques des gymnastes et, conséquemment, les déficiences pouvant les prédisposer à des blessures.

Le Gymnatic Functional Measurement Tool

Le Gymnastic Functional Measurement Tool (GFMT) a été développé par Mark D. Sleeper, un physiothérapeute travaillant auprès de gymnastes(11,12), afin d’évaluer leur niveau de conditionnement physique. Il est conçu spécifiquement pour ce sport et produit une évaluation objective des habiletés physiques des gymnastes, sans mesurer explicitement les aptitudes en gymnastique(11,12).

Afin d’évaluer la force, l’endurance, la flexibilité, l’agilité, la coordination et l’équilibre, Sleeper a conçu un test comportant dix épreuves, chacune attribuant une valeur numérique de 0 à 10 à la performance de la gymnaste. Les épreuves du GMFT sont les suivantes : 1) la corde ; 2) le saut en hauteur ; 3) les levers de jambe ; 4) la flexibilité des épaules ; 5) la course d’agilité ; 6) les tractions à la barre (chin-up) ; 7) les grands écarts ; 8) les pompes ; 9) le sprint sur 20 verges et 10) l’appui tendu renversé (12). La validité de construit du GFMT a été démontrée par Sleeper à l’intérieur du système américain de catégorisation (11,12). La fidélité interjuges n’a pas encore été établie. Comme mentionné ci-dessus, le système canadien de catégorisation des gymnastes diffère du système américain. Afin que le GMFT puisse être utilisé par les entraîneurs et physiothérapeutes canadiens, il est essentiel d’en évaluer la validité et la fidélité. Cette étude vise donc à évaluer la validité de construit et la fidélité interjuges du GMFT à l’intérieur du système canadien de classification des gymnastes féminines de niveau compétitif.

Méthodologie

Population

Quatre-vingt-dix (90) gymnastes de sexe féminin ont été recrutées pour cette étude. Les critères d’inclusion étaient :

  1. personne de sexe féminin âgée de 8 ans ou plus ;
  2. gymnaste de niveau de compétition de P2 à haute performance.

Toute condition limitant la capacité des gymnastes à s’entraîner ou à faire de la compétition était considérée comme un critère d’exclusion.

Recrutement

Le protocole de recherche a été approuvé par le comité d’éthique de l’Université de Sherbrooke avant le début du recrutement. Les entraîneurs en chef de plusieurs clubs de gymnastique ont par la suite été contactés (Gym Richelieu, Gymnix, Les Hirondelles, Gym-Fly et Wimgym). Les clubs ont été choisis en fonction de leur proximité. Les gymnastes souhaitant participer ont rempli un questionnaire de pré-évaluation incluant des questions liées aux critères d’inclusion et d’exclusion. L’équipe de recherche a aussi recueilli les formulaires de consentement signés par les gymnastes et leurs parents.

Collecte de données

Les évaluateurs ont standardisé la procédure d’évaluation des gymnastes lors d’une séance d’essai avant de procéder à la collecte de données. Pour cette étude, le GFMT et les procédures associées ont été traduits en français par l’équipe de recherche.

Validité de construit

La collecte des données a été effectuée sur les lieux d’entraînement des différents clubs de gymnastique. Toutes les athlètes ont procédé à leur échauffement habituel avant de participer à l’évaluation. Chacune des participantes a été évaluée individuellement pour toutes les épreuves du GFMT par un des quatre évaluateurs. Les évaluateurs comprenaient deux physiothérapeutes spécialisées en gymnastique et deux étudiants en physiothérapie. Les évaluateurs n’étaient pas informés du niveau de compétition des gymnastes. 

Fidélité interjuges

Afin de mesurer la fidélité interjuges de l’outil, des 90 participantes, 33 formaient un échantillon de convenance et ont été évaluées de façon indépendante par un second évaluateur. Pour chaque participante, les évaluateurs évaluaient chaque épreuve du GFMT simultanément, mais sur une feuille de collecte séparée. Les scores attribués par un évaluateur étaient donc cachés pour l’autre.

Analyse statistique

Dans le but de déterminer la validité de construit du GFMT (ainsi que des épreuves individuelles qu’il inclut), dans un contexte de classification canadienne des gymnastes de compétition, une régression linéaire multiple a été réalisée entre les scores aux épreuves individuelles, ainsi que le score total du GFMT et le niveau de compétition des gymnastes afin d’obtenir un coefficient de détermination r2 pour chacun. Le niveau de relation statistique satisfaisant a été fixé à r2 > 0,6 (13,14). Afin d’estimer le niveau de fidélité interjuges de l’outil de mesure, une analyse de coefficient de corrélation intraclasse (ICC) a été effectuée pour chacun des résultats individuels des différentes épreuves, ainsi que pour le score total du GFMT. Le niveau de corrélation jugé acceptable a été fixé à ICC > 0,6 (13,14). Le seuil significatif a été fixé à p < 0,05.

Résultats et discussion

L’analyse de régression linéaire multiple montre une excellente relation entre le score total au GFMT et le niveau de compétition des gymnastes en fonction du système de classification canadien (r2 = 0,97) (voir graphique 1). Ceci confirme l’hypothèse que le GFMT est un bon outil d’évaluation des gymnastes à l’intérieur du système canadien de classification. Après des analyses additionnelles, une différence statistiquement significative a été mise en évidence pour les scores totaux dans les catégories P2 à P5 (p < 0,05). Les scores totaux pour les catégories P5, national et haute performance n’étaient pas statistiquement différents les uns des autres, avec des valeurs p variant entre 0,10 et 0,57. Ces résultats amènent les auteurs à croire que d’autres tests spécifiques pourraient être nécessaires afin d’améliorer la capacité du GFMT à bien mesurer les habiletés physiques des gymnastes de haut niveau. Il serait donc intéressant de considérer des tests de flexibilité active et de proprioception. Il s’agit d’exemples de tâches exigeant un niveau élevé de contrôle moteur, un élément potentiellement distinctif des habiletés physiques des gymnastes de haut niveau.

La relation entre le score individuel aux différentes épreuves et le niveau de compétition des gymnastes variait de pauvre à excellente (r² = 0,01-0,96). Toutes les relations étaient statistiquement significatives (p < 0,05). La quatrième épreuve du GFMT, sur la flexibilité des épaules, est la seule ayant montré une pauvre corrélation avec le niveau de compétition (r² = 0,01). La septième épreuve (grands écarts) présente une relation modérée avec le niveau de compétition (r² = 0,53). Les huit autres épreuves montrent des relations allant de bonnes à excellentes avec le niveau de compétition (r² = 0,65-0,96).

L’analyse globale de la fidélité du score total au GFMT témoigne d’une excellente fidélité interjuges (ICC = 0,98). L’analyse de fidélité des épreuves individuelles du GFMT montre aussi une fidélité interjuges de bonne à excellente (ICC = 0,68-1,00), tel que présenté dans le graphique 2. Seule la neuvième épreuve, sprint sur 20 verges, a montré une fidélité interjuges proche de la limite inférieure d’une corrélation acceptable (ICC = 0,68). Les neuf autres épreuves ont montré une excellente fidélité interjuges (ICC = 0,91-1,00). La relation entre le résultat à l’épreuve du sprint sur 20 verges et le niveau de compétition des gymnastes a toutefois été démontrée par un excellent coefficient de détermination (r² = 0,92). En tenant compte de ces informations, les auteurs croient que le test de sprint devrait demeurer une partie intégrante du GFMT.

Des limites ont été notées dans cette étude. Sur le terrain, le GFMT serait principalement utilisé par des entraîneurs de gymnastique. Or, aucun entraîneur n’a été recruté comme évaluateur dans cette étude. Malgré cela, les auteurs croient que, dans le cadre de cette étude, la participation comme évaluateurs de physiothérapeutes hautement spécialisées en gymnastique de même que d’étudiants sans expérience en gymnastique assure un bon potentiel de validité externe à cet outil pour les entraîneurs et professionnels de la santé travaillant auprès de gymnastes. Les auteurs soulignent également que la collecte de données effectuée sur des groupes de huit à douze gymnastes aurait pu susciter un effet de compétitivité entre les athlètes et entraîner une surestimation des performances, introduisant ainsi un biais dans les données.

De futures études pourraient explorer la possibilité d’effectuer de petites modifications au GFMT afin d’améliorer l’outil. La prochaine étape pour la recherche sera d’établir la corrélation entre les habiletés physiques et l’incidence de blessures en gymnastique. Cela permettra d’aider les physiothérapeutes et entraîneurs à évaluer et à améliorer les habiletés physiques des gymnastes en vue de réduire les blessures et d’assurer une meilleure préparation des gymnastes pour faire face aux exigences physiques élevées de ce sport.

La validité de construit et la fidélité interjuges du GFMT dans la classification des gymnastes féminines de niveau compétitif au Canada ont été démontrées dans cette étude.

PhysioQc Printemps-Été 2017 tableau gymnastique

PhysioQc Printemps-Été 2017 graphique gymanatisque

Remerciements

Les auteurs souhaitent souligner la contribution financière de l’Ordre professionnel de la physiothérapie du Québec, qui a permis la réalisation de cette étude.

Les auteurs désirent aussi reconnaître la contribution de ces étudiants en physiothérapie de l’Université de Sherbrooke : Mathieu Savard, Timothy Ho, Andréanne Belley-Houle, Julie Charbonneau et Jean-Pascal Beauchamp.


Reférences
(1) Gymnastics Canada, About Gymcan, [En ligne], [http://www.gymcan.org/gymnasticscanada/about] (Consulté le 8 mai 2017).
(2) Caine, D., B. Cochrane, C. Caine et coll. “An Epidemiologic Investigation of Injuries Affecting Young Competitive Female Gymnasts,” Am J Sports Med, 1989, vol. 17, no 6, p. 811-820.
(3) Sands, W.A. et coll. “National Women’s Tracking Program,” Technique, 1989, no 9, p. 14-19.
(4) Caine, D.J. et K.J.C. Linder. “Overuse Injuries of Growing Bones: The Young Female Gymnast at Risk?, " Physician and Sportsmedicine, 1985, vol. 13, no 12, p. 51-64.
(5) McNitt-Gray, J.L., B.A. Munkasy, M. Welch et coll. “External Reaction Forces Experienced by the Lower Extremities during the Take-off and Landing of Tumbling Skills,” Technique, 1994, vol. 14, no 9, p. 10-16.
(6) Micheli, L.J. et J.D. Klein. “Sports Injuries in Children and Adolescents,” British J Sports Med, 1991, vol. 25, no 1, p. 6-9.
(7) Haycock, C.E. et J.V. Gillette. “Susceptibility of Women Athletes to Injury,” JAMA, 1976, no236, p. 163-165.
(8) Singh, S., et coll. “Gymnastics-related Injuries to Children Treated in Emergency Departments in the United States, 1990–2005,” Pediatrics, avril 2008, vol. 121, no 4,p. e954-e960.
(9) USA Gymnastics. 2015-2016 Women’s Program Rules and Policies, Governing Competitors and Competitions sanctioned by the National Women's Program Committee, [En ligne], [https://usagym.org/PDFs/Women/Rules/Rules%20and%20Policies/2015_2016_w_
rulespolicies_0105.pdf] (Consulté le 5 janvier 2016).
(10) Fédération de gymnastique du Québec, Gymnastique Québec. Programme provincial Québec 2015-2016, Tableaux principaux, Version 2.0, [En ligne], novembre 2015. [http://www.gymqc.ca/static/uploaded/Files/Documents/2015-2016-GAF-PPQC-version-2-
novembre-2015-hl.pdf] (Consulté le 5 janvier 2016).
(11) Sleeper, M.D., et E. Casey. “The Gymnastics Functional Measurement Tool: A Valid Way of Measuring Gymnastics Physical Abilities. Platform presentation at the APTA Combined Sections Meeting. San Diego, CA 2010”, Abstract published in: JOSPT, janv. 2010, vol. 40, no 1, p. A20.
(12) Sleeper, M.D., L.K. Kenyon et E. Casey. “Measuring Fitness in Female Gymnasts: The Gymnastics Functional Measurement Tool,” IJSPT, avril 2012, vol. 7, no 2, p. 124-133.
(13) Mukaka, M.M. “Statistics Corner: A Guide to Appropriate Use of Correlation Coefficient in Medical Research,” Malawi Med J., sept. 2012, vol. 24, no 3, p. 69-71. PMID:23638278.
(14) Hinkle, D.E., W. Wiersma et S.G. Jurs. Applied Statistics for the Behavioral Sciences, 5e éd., Houghton Mifflin, 2003.