Chronique étudiante

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Par ordre d’apparition : Mélissa Bédard, Émilie Delorme, Myriam Drouin et France Piotte, pht, M. Sc Programme de physiothérapie, École de réadaptation, Université de Montréal

Une mesure goniométrique fidèle des mouvements de l’avant-bras 

Introduction

Il est souvent nécessaire de faire le bilan articulaire des mouvements de pronation et de supination de l’avant-bras lors de l’évaluation d’une blessure au membre supérieur, soit pour identifier une déficience de mobilité, soit pour évaluer le résultat des traitements. Contrairement à celle d’autres mouvements, la méthode d’évaluation de la mobilité de ces mouvements ne fait pas consensus. 

Depuis plusieurs années, une méthode « maison » est enseignée à l’Université de Montréal pour mesurer les mouvements de l’avant-bras. Cette méthode vise à respecter à la fois la biomécanique des mouvements et l’anatomie des articulations radio-ulnaires en prenant une mesure qui utilise les os de l’avant-bras comme point de repère. Les qualités clinicométriques de cette mesure, dont la fidélité, ne sont pas connues. 

La fidélité, soit la reproductibilité d’une mesure, est une qualité fondamentale de toute mesure. Généralement, les mesures goniométriques présentent une bonne fidélité « intrajuge » (mesures prises par la même personne) et « interjuge » (mesures prises par plus d’un évaluateur)(1). 

Une recension des écrits a permis de trouver quelques études portant sur la fidélité des mesures articulaires de la pro-supination(2-7). Par contre, dans certains articles(3,5,6) la méthode utilisée est peu décrite et difficile à reproduire. De plus, certaines des méthodes analysées sont des mesures fonctionnelles lors desquelles l’alignement du goniomètre se fait à distance des os de l’avant-bras, par exemple à l’aide d’un crayon tenu dans la main(4). Ces méthodes de mesure plus fonctionnelles nous renseignent peu sur la mobilité spécifique à l’avant-bras. La méthode testée dans la présente étude (méthode « maison ») permet de respecter la mécanique des os de l’avant-bras et de limiter les compensations par le mouvement d’autres articulations, car le goniomètre est placé directement sur les os de l’avant-bras. 

Le but de la présente étude pilote est de documenter chez des sujets sains la fidélité intrajuge et interjuge de cette méthode « maison » d’évaluation des mouvements actifs de l’avant-bras. Le projet a été approuvé par le comité d’éthique de la recherche en santé (CÉRES) de l’Université de Montréal. 

Méthodologie

PARTICIPANTS 

Les 41 participants à l’étude ont été recrutés à l’École de réadaptation de l’Université de Montréal. Pour être inclus dans l’étude, ils devaient être en bonne santé, avoir plus de 18 ans et ne pas présenter les critères suivants : condition médicale instable, atteinte ou pathologie affectant les deux membres supérieurs, incluant les conditions orthopédiques, neurologiques, rhumatoïdes ou syndromes douloureux.

DEVIS EXPÉRIMENTAL 

Les données démographiques ont été recueillies par l’une des étudiantes impliquées dans l’étude. Par la suite, chacun des participants a été évalué lors de deux séances, l’une en matinée et l’autre en après-midi de la même journée, par deux évaluatrices. Lors de chacune des séances, chaque évaluatrice a mesuré à deux reprises le mouvement de supination et de pronation du côté dominant chez chacun des participants. L’ordre des évaluateurs et des mouvements a été déterminé de façon aléatoire.

PROCÉDURE

La mesure des mouvements a été réalisée alors que le participant était assis sur une chaise, dos non appuyé, coude fléchi à 90°, avant-bras et poignet en position neutre. La branche fixe du goniomètre en métal de 35 cm était appliquée sur la partie distale du radius et de l’ulna sur la face antérieure pour la supination ou postérieure pour la pronation, la branche mobile était perpendiculaire au sol, tout en gardant le centre articulaire le plus près possible en proximal de la styloïde ulnaire (voir figures 1 et 2). Les mouvements actifs et non douloureux ont été évalués. 

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STATISTIQUES

Des statistiques descriptives ont été réalisées pour les données démographiques et pour les amplitudes mesurées. La fidélité a été estimée à l’aide de coefficients de corrélation intraclasse (ICC2 [1,1]) et les erreurs types de mesure (SEM) ainsi que les changements minimaux détectables (MDC) ont été calculés. Le MDC représente le changement minimal requis pour être considéré réel chez un individu.

Résultats

La moyenne d’âge des participants était de 24 ans (18-43). La moyenne des deux mouvements calculée à partir des mesures prises par les deux évaluateurs est présentée dans le tableau (1). Ce tableau présente aussi l’étendue des coefficients de fidélité, les SEM et MDC.

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Discussion

Les amplitudes mesurées chez nos participants correspondent à celles rapportées dans les livres de référence de goniométrie(8). Les petits écartstypes démontrent une homogénéité de l’échantillon particulièrement en supination. 

Selon les critères de Portney et Watkins9, la fidélité, autant intrajuge que interjuge, est bonne en pronation et modérée en supination. En effet, les coefficients de corrélation démontrent une fidélité en pronation supérieure à celle de la supination. Cette différence peut s’expliquer par une plus grande possibilité d’erreurs de procédure lors de la supination, entre autres parce que le repérage de la styloïde ulnaire est plus difficile en supination. L’homogénéité peut aussi influer sur les coefficients, tant au point de vue des mesures que de l’âge de l’échantillon. Les SEM et MDC, qui ont une signification clinique plus importante puisqu’ils sont exprimés en degrés, sont plus petits pour la supination, et ce, malgré des coefficients moindres. 

Même si l’étude apporte des informations intéressantes pour le travail clinique, certaines limites peuvent être soulevées. D’abord, les évaluatrices n’étaient pas aveugles à leur propre mesure et elles étaient relativement peu expérimentées, ce qui a pu influer sur les mesures. Par ailleurs, l’échantillon n’est pas représentatif de la population générale ni de celle avec des pathologies. 

Conclusion

Cette étude de la méthode « maison » d’évaluation de pronation et de supination active chez des sujets sains démontre une fidélité assez bonne pour suggérer son utilisation en clinique. Il serait cependant intéressant que la recherche documente la fidélité de cette méthode chez une population avec atteinte au membre supérieur.

Répercussions en clinique

Lors d’utilisation en clinique, un changement minimal de 13° en pronation et de 10° en supination est nécessaire pour être considéré comme réel.

Remerciements

Les auteurs remercient madame Julie Bérubé qui a été d’une aide précieuse à la rédaction de cet article ainsi que tous les participants sans qui l’étude n’aurait pas été possible.

 


Références
(1) Gadjosik, R.L., et R.W. Bohannon. « Clinical Measurement of Range of Motion: Review of Goniometry Emphasizing Reliability and Validity », Physical Therapy, 1987, vol. 67, p. 1867-1872.
(2) Colaris, J., M. Van der Linden, R. Selles, N. Coene, J. Hein Allema et J. Verhaar. « Pronation and supination after forearm fractures in children: Reliability of visual estimation and conventional goniometry measurement », Injury, juin 2010, vol. 41, no 6, p. 643–646.
(3) Gadjosik, R.L. « Comparison and reliability of three goniometric methods for measuring forearm supination and pronation », Perceptual and Motor Skills, 2001, vol. 93, p. 353-355.
(4) Karagiannopoulos, C., M. Sitler et S. Michlovitz. « Reliability of 2 functional goniometric methods for measuring forearm pronation and supination active range of motion », Journal of Orthopedic and Sports Physical Therapy, 2003, vol. 33, p. 523-531.
(5) Armstrong, A.D., J.C. MacDermid, S. Chinchalkar, R.S. Stevens et G.J. King. « Reliability of range-of-motion measurement in the elbow and forearm », Journal of Shoulder and Elbow Surgery, 1998, vol. 7, p. 573-580.
(6) Flowers, K.R., J. Stephens-Chisar, P. LaStayo et B.L. Galante. « Intrarater reliability of a new method and instrumentation for measuring passive supination and pronation: A preliminary study », Journal of Hand Therapy, 2001, vol. 14, p. 30-35.
(7) Johnson, P.W., P. Jonsson et M. Hagberg. «Comparison of measurement accuracy between two wrist goniometer systems during pronation and supination», Journal of electromyography and kinesiology, 2002, vol. 12, p. 413-420.
(8) Norkin, C., et D.J. White. Measurement of joint motion : a guide to goniometry, 4e édition, F.A. Davis Company, Philadelphie, 2009.
(9) Portney, L.G., et M.P. Watkins. Foundations of clinical research : Applications to practice, Upper Saddle River Editions, New Jersey, 2000.