Chronique du clinicien
Photo P-Y Francois

Par Pierre-Yves Lauzon, T.R.P., et François Cabana, pht, M. Sc.

Optimiser vos interventions thérapeutiques à l’aide de l’isocinétisme 

L’isocinétisme s’intéresse à la contraction musculaire maximale maintenue durant toute une amplitude de mouvement et exécutée à une vitesse constante imposée. La méthode implique l’utilisation d’un ordinateur couplé à un dynamomètre qui enregistre et analyse les paramètres du mouvement. Le Biodex et le Cybex sont des exemples de ce type d’appareil. L’étude des courbes obtenues ne permet pas d’émettre un diagnostic, mais plutôt de connaître les répercussions fonctionnelles des groupes musculaires à l’étude. Plus spécifiquement, cela permet d’évaluer de façon objective et spécifique la fonction musculaire afin de cerner les déficits et de réaliser une rééducation plus adaptée et personnalisée.

Bien qu’il soit sous-utilisé au Québec, l’isocinétisme est utilisé fréquemment en Europe et aux États-Unis(1) comme outil d’évaluation et de rééducation. Au Québec, les établissements d’enseignement, certains instituts de recherche, certains hôpitaux et certaines cliniques privées utilisent cet appareil. Reconnue comme un outil valide, fidèle et précis(2,3,4) cette technologie est toutefois sous-exploitée actuellement, car méconnue des thérapeutes.

Pourtant, la littérature scientifique abonde sur l’utilisation clinique de cet outil en réadaptation. Nous présentons brièvement trois situations dans lesquelles la littérature recommande l’isocinétisme : la prévention d’une blessure, les bilans dans un processus de réadaptation et finalement, l’entraînement isocinétique spécialisé.

Prévention d’une blessure

« Mieux vaut prévenir que guérir. » Qui n’a pas entendu ce dicton ? Il s’applique tout particulièrement à la clientèle sportive. Actuellement, l’usage de certains paramètres isocinétiques à titre d’indicateurs de lésions potentielles est grandement étudié et, selon les conclusions de plusieurs auteurs, il serait utile de procéder à des examens isocinétiques préventifs avant le début de la saison sportive afin de déceler des déficits et de les corriger à l’aide d’exercices de renforcement.
À cet effet, citons une étude de Croisier et coll.(6) qui s’est intéressée aux blessures des ischio-jambiers, car elles ont le taux de récidive le plus élevé dans les sports lorsqu’il y a un retour au jeu trop hâtif ou une réadaptation incomplète (de 12 % à 31 %)(5). Ses auteurs ont voulu savoir si les déséquilibres de force notés chez des joueurs de soccer pouvaient être des facteurs prédisposant aux blessures aux ischio-jambiers et si l’élimination de ces déséquilibres pouvait réduire l’incidence des blessures.

Dans leur étude, Croisier et coll.(6) ont comparé les asymétries bilatérales entre la force des ischio-jambiers et celle des quadriceps (ratio ischio-jambiers/
quadriceps) à différentes vitesses. Quatre groupes ont été formés, dont le dernier était composé d’athlètes n’ayant pas de déséquilibre (sujets sains). Le premier groupe incluait des athlètes qui présentaient des déficits musculaires, mais qui n’avaient pas été traités par des exercices adaptés et qui n’ont pas eu de réévaluation isocinétique finale. Leur taux de blessures a été de 4 à 5 fois plus élevé (RR = 4,66) en comparaison aux sujets sains. Le deuxième groupe incluait des athlètes avec déficits musculaires qui ont pris part à un programme d’exercices adaptés, mais qui n’ont pas eu de réévaluation isocinétique finale. Leur risque relatif de blessure est demeuré élevé (RR = 2,89) comparativement aux sujets sains. Finalement, le troisième groupe était constitué d’athlètes présentant des déséquilibres musculaires, qui ont fait une rééducation personnalisée et ont eu une réévaluation isocinétique de leur condition. Leur risque relatif de blessures était le plus faible (RR = 1,43) comparativement au groupe sans déséquilibre. 

Il est donc évident qu’il est important d’avoir un bon portrait fonctionnel de la force musculaire de la cuisse en équilibre. D’autres auteurs se sont aussi penchés
sur ce paramètre et abondent dans le même sens(7,8).

Les bilans isocinétiques dans un processus de réadaptation

L’évaluation dans un processus de réadaptation est l’aspect de l’isocinétisme le plus étudié dans la littérature scientifique9,10. Lorsqu’effectuée sur un membre blessé, l’évaluation isocinétique permet de relever les déficits et de les comparer avec le côté sain ou avec des valeurs normatives. Au total, vingt paramètres peuvent être étudiés afin de mieux guider le processus de réadaptation. 

Par exemple, il est possible de mesurer la force maximale à diverses vitesses angulaires et de documenter l’évolution de la condition. L’appareil isocinétique permet également de quantifier la puissance moyenne. Cela constitue une donnée intéressante, surtout chez des athlètes pratiquant des sports qui impliquent des mouvements à haute vélocité. L’indice de fatigabilité musculaire, paramètre important à considérer pour la rééducation des lésions attribuables aux mouvements répétitifs, peut aussi être quantifié dans un bilan isocinétique. Mentionnons finalement la plus-value de l’isocinétisme dans la détermination des ratios agoniste-antagoniste. 

L’entorse de la cheville fait l’objet de nombreuses études dans lesquelles les chercheurs observent des sujets avec instabilités chroniques. Après un survol de la littérature(11,12) on constate que quelques indicateurs dominants ressortent pour ce type d’atteinte :

  1. une faiblesse des éverseurs, pas toujours en concentrique, souvent plus en excentrique à haute vitesse (120°/seconde) ;
  2. un ratio de force éverseurs/inverseurs trop bas (un ratio de 1 : 1 étant souhaitable) ;
  3. une force excentrique déficitaire des fléchisseurs plantaires.

Cette analyse réalisée grâce au bilan isocinétique permet d’adapter le renforcement musculaire de l’individu. Dans cette perspective, les bilans isocinétiques optimisent le renforcement musculaire.

Entraînement isocinétique spécialisé

Cet aspect de l’isocinétisme est moins connu. Dans un contexte d’entraînement isocinétique spécialisé, l’isocinétisme permet d’optimiser les paramètres de progression optimale de la charge et de la vitesse, par exemple, pour les exercices excentriques de plus en plus prescrits dans la rééducation des tendinopathies. 

En 2007, M. Croisier et ses collègues13 ont publié les résultats de leur étude sur l’efficacité d’un programme d’entraînement excentrique isocinétique sur des sujets avec épicondylite latérale chronique en comparaison avec un groupe contrôle dont les membres ont subi une intervention dite passive (glace, TENS, ultrasons, massage transverse profond et étirements). La douleur, les gains de force, la réduction des incapacités occupationnelles dans le quotidien et dans les activités sportives étaient quantifiés. De plus, ils ont évalué les changements à l’examen échographique sur le tissu tendineux. 

L’utilisation de l’appareil isocinétique a permis aux chercheurs de contrôler :

  1. la vitesse du mouvement ;
  2. la résistance constante dans tout le mouvement ;
  3. une rétroaction visuelle instantanée durant la contraction qui permettait au patient de s’ajuster ;
  4. une amplitude de mouvement contrôlée pour limiter les angles douloureux ;
  5. un retour à la position de départ passif au lieu d’une phase de contraction concentrique.

isocinetisme

Le programme de renforcement isocinétique excentrique présenté dans cette étude a permis de diminuer significativement la douleur, d’améliorer la qualité du tissu tendineux à l’échographie (chez 89 % des patients), d’effectuer le retour aux activités de la vie quotidienne et sportive avec moins de symptômes et de corriger les déficits de force musculaire notés en maximisant le niveau de performance excentrique. Ainsi, l’isocinétisme devient un outil qui permet d’optimiser les paramètres d’intervention et augmente l’efficacité de nos interventions. 

À la lumière des avantages qu’offre cette méthode, devrions-nous tous avoir un appareil isocinétique dans notre clinique ? Nous croyons que non.

Il serait intéressant de s’inspirer du modèle européen qui intègre les principes de référence dans son concept de continuum de soins. Par exemple, en France, lorsque la condition du patient nécessite un bilan isocinétique, celui-ci est référé par le kinésithérapeute vers le centre clinique le plus près qui offre ce service. Le thérapeute du centre effectue le bilan et envoie les données cliniques au kinésithérapeute traitant afin qu’il puisse utiliser l’information pour optimiser le traitement du patient.

Nous croyons que ce modèle pourrait très bien s’appliquer au Québec. C’est d’ailleurs ce que propose le Centre d’expertise isocinétique (C.E.I), en activité depuis 2013. La philosophie de pratique du C.E.I est celle du continuum de soins, dans lequel les patients et les athlètes qui souhaitent se prévaloir de services d’isocinétisme peuvent y avoir accès directement ou sur recommandation de leurs thérapeutes. Notre expertise est donc optimisée pour en faire bénéficier la communauté médicale et les patients.

En conclusion, la littérature scientifique documente les possibilités que nous offrent les bilans isocinétiques. Dans ce texte, nous vous avons présenté trois orientations qui permettent d’encadrer la prise en charge thérapeutique. Le blogue est mis à la disposition des cliniciens qui souhaitent en apprendre davantage sur le sujet. Mentionnons qu’une formation sur le sujet sera prochainement offerte aux membres de l’OPPQ. 

 


Références
(1)Lemire, P. « Historique et fondamentaux de la technologie isocinétique appliquée au mouvement humain », Mov. Sport Sci, 2014, no 3, p. 7-14.
(2) Montgomery, L.C., L.W. Douglass et P.A. Deuster. « Reliability of an isokinetic test of muscle strength and endurance », J. Orthop. Sports Phys. Ther., 1989, vol. 10, no 3, p. 315-322.
(3) De Araujo Ribeiro Alvares, J.B., et coll. « Inter-machine reliability of the Biodex and Cybex isokinetic dynamometers for knee flexor/extensor isometric, concentric and eccentric tests », Phys. Ther. Sport Off. J. Assoc. Chart. Physiother. Sports Med., 2015, vol. 16, no 1, p. 59-65.
(4) Feiring, D.C., T.S. Ellenbecker et G.L. Derscheid. « Test-retest reliability of the biodex isokinetic dynamometer », J. Orthop. Sports Phys. Ther., 1990, vol. 11, no 7, p. 298- 300.
(5) Petersen, J., et P. Hölmich. « Evidence based prevention of hamstring injuries in sport », Br. J. Sports Med., 2005, vol. 39, no 6, p. 319-323.
(6) Croisier, J.-L., S. Ganteaume, J. Binet, M. Genty et J.M. Ferret. « Strength imbalances and prevention of hamstring injury in professional soccer players: a prospective study », Am. J. Sports Med., 2008, vol. 36, no 8, p. 1469-1475.
(7) Croisier, J.-L., S. Ganteaume et J.M. Ferret. « Preseason isokinetic intervention as a preventive strategy for hamstring injury in professional soccer players », Br. J. Sports Med., 2005, vol. 39, no 6.
(8) Grace, T.G., E.R. Sweetser, M.A. Nelson, L.R. Ydens et B.J. Skipper. « Isokinetic muscle imbalance and knee-joint injuries. A prospective blind study », J Bone Jt. Surg Am, 1984, vol. 66, no 5, p. 734-740.
(9) Ellenbecker, T.S., et A.J. Mattalino. « Concentric Isokinetic Shoulder Internal and External Rotation Strength in Professional Baseball Pitchers », J. Orthop. Sports Phys. Ther., 1997, vol. 25, no 5, p. 323-328.
(10) Ghroubi, S., et coll. « Contribution of isokinetic muscle strengthening in the rehabilitation of obese subjects, Ann. Phys. Rehabil. Med., 2016, vol. 59, no 2, p. 87-93.
(11) Amaral De Noronha, M., et N.G. Borges. « Lateral ankle sprain: isokinetic test reliability and comparison between invertors and evertors », Clin. Biomech. Bristol Avon, 2004, vol. 19, no 8, p. 868-871.
(12) Fox, J., C.L. Docherty, J. Schrader et T. Applegate. « Eccentric plantar-flexor torque deficits in participants with functional ankle instability », J. Athl. Train., 2008, vol. 43, no 1, p. 51-54.
(13) Croisier, J.-L., M. Foidart-Dessalle, F. Tinant, J.-M. Crielaard et B. Forthomme. « An isokinetic eccentric programme for the management of chronic lateral epicondylar tendinopathy », Br. J. Sports Med., 2007, vol. 41, no 4, p. 269-275.