Chronique étudiante

Etudiante_auteurs

Émilie Chabot, Sarah Gysel, Jeanne Liard, Marie-Michèle Sabourin, Isabelle Tremblay et Dre Debbie Feldman,
Programme de physiothérapie, École de réadaptation, Université de Montréal

LES PHYSIOTHÉRAPEUTES ET LES VENDEURS DE CHAUSSURES RECOMMANDENT-ILS LES BONNES CHAUSSURES POUR LES ENFANTS ? 

Introduction

L’acquisition de la marche est une étape importante du développement moteur d’un enfant. Ce développement est très variable d’un enfant à l’autre, et ceci peut être une source d’inquiétude pour les parents par exemple, si un enfant commence à marcher sur la pointe des pieds ou encore les pieds vers l’intérieur. Dans un but de corriger les déformations des pieds des enfants et de favoriser l’apprentissage de la marche, les professionnels de la santé ont longtemps favorisé les chaussures correctrices(1). Cependant, la majorité des déformations des pieds se corrigent spontanément avec le temps et ne semblent pas causer d’incapacités à l’âge adulte(1). Dans une enquête américaine de 1980, Staheli et Giffin(2) ont démontré à l’aide d’un questionnaire portant sur la pratique que les recommandations par rapport au port de chaussures chez les enfants variaient d’un professionnel à l’autre. Les professionnels questionnés dans cette étude étaient des orthopédistes pédiatriques, des orthopédistes, des pédiatres et des podiatres. Les connaissances ayant beaucoup évolué, il serait pertinent de voir si cette étude reflète la réalité actuelle.

Dans cette optique, une recension de la littérature a d’abord été effectuée sur l’impact des chaussures chez les enfants (0-18 ans) au développement normal. Ensuite, une étude exploratoire sous forme de questionnaire a été réalisée auprès de physiothérapeutes et vendeurs de chaussures pour enfants. Les questions portaient sur les recommandations quant au port de chaussures tout au long du développement des enfants. L’objectif principal de cette étude était d’évaluer si les recommandations des physiothérapeutes et des vendeurs de chaussures pour enfant quant au port de chaussures chez les enfants au développement normal sont conformes aux évidences scientifiques.

Évidences scientifiques

Depuis longtemps, la croyance populaire veut que les chaussures pédiatriques rigides qui soutiennent les muscles et les os des pieds(3) préviennent les déformations des pieds et des membres inférieurs(4), en plus de prévenir les troubles de la marche(3). En effet, le patron de marche des enfants portant des chaussures rigides et apprenant à marcher se rapproche de la marche mature(4-7). Par contre, des études récentes suggèrent que les chaussures correctrices ne seraient pas nécessaires pour les enfants sans problème physique(3) et que le pied et la marche

d’un enfant se développeraient mieux pieds nus ou avec un minimum de support(1,3, 7-10).

Premièrement, les chaussures rigides diminuent les mouvements intrinsèques du pied chez les enfants (2,4, 9,10). Ceci entraîne une diminution de la mobilité de l’arche longitudinale médiale à la marche(4) et une augmentation de la mobilité des articulations de la cheville et du genou(4). Par conséquent, la poussée plantaire est retardée dans le cycle de la marche(4,9).

De plus, la fonction d’absorption du pied à l’aide des muscles intrinsèques et des structures élastiques (fascia plantaire et ligaments) est compromise par le port de chaussures rigides(2,7). À long terme, cet effet d’immobilisation des articulations du pied cause une diminution de l’activation de la musculature intrinsèque(3,4) et contribue à maintenir les déformations des pieds et des membres inférieurs(1,3).

Deuxièmement, la semelle des chaussures crée une barrière entre le sol et les récepteurs sensitifs au niveau plantaire, ce qui affecte la stabilité lors de la marche en diminuant la rétroaction proprioceptive(4,5). Ainsi, la base de sustentation est augmentée et les pressions plantaires dans les zones critiques du pied sont diminuées(5). En outre, le nombre de chutes et de trébuchements chez des enfants de deux ans et moins est diminué lors du port de chaussures à semelles flexibles(5). Par contre, les semelles coussinées protègent contre le syndrome de surutilisation chez les enfants plus âgés qui courent et marchent plusieurs heures par jour(1,3, 7).

Troisièmement, les résultats des études sur l’impact des chaussures sur le développement de l’arche sont mitigés. D’une part, certaines démontrent que les chaussures à semelles flexibles stimuleraient le réflexe d’agrippement au niveau plantaire et induiraient ainsi la formation de l’arche longitudinale médiale(4,8, 10). D’autre part, d’autres études rapportent que le port de chaussures n’affecterait pas le développement physiologique de l’arche longitudinale médiale(1,3, 4) puisque le coussin graisseux présent à la naissance se résorbe spontanément au début de la marche indépendante(3,11, 12).

Néanmoins, l’impact sur le plan fonctionnel du port de chaussures à semelles flexibles reste à évaluer(4) et les données scientifiques manquent de robustesse(3,4) pour être qualifiées de probantes. L’effet à long terme des chaussures sur la croissance et le développement des enfants sains reste encore inconnu à ce jour(4).

Pratique actuelle

Afin de dresser un portrait de la pratique actuelle quant aux recommandations concernant les chaussures, 53 physiothérapeutes et vendeurs de chaussures ont été contactés et 32 ont répondu à notre questionnaire à l’hiver 2015 (voir tableau 1 pour le portrait des répondants).

Etudiante_figure1S.O. : Sans objet 

La grande majorité des répondants (100 % des physiothérapeutes et 93 % des vendeurs de chaussures) suggèrent que les enfants ne portent pas de chaussures ou portent des chaussures souples de type chaussons ou pantoufles avant l’apprentissage de la marche. Certains professionnels (17 % des physiothérapeutes et 13 % des vendeurs) précisent que la chaussure a alors simplement pour but de protéger le pied.

Lors de l’apprentissage de la marche, la majorité des physiothérapeutes (88 %) recommandent que l’enfant soit pieds nus ou porte des chaussures souples de type chaussons ou pantoufles. Les vendeurs de chaussures, quant à eux, suggèrent majoritairement (67 %) une chaussure avec support de la cheville, du pied ou de l’arche plantaire.

Lorsque la marche mature est atteinte, c’est-à-dire lorsque l’enfant peut marcher au moins cinq pas consécutifs sans appui (13), la majorité des physiothérapeutes (71 %) mentionnent l’importance d’un soulier souple, d’autres parlent d’un soulier avec soutien (6 %), alors que d’autres ne donnent aucune ou peu de spécifications (24 %). Les vendeurs de chaussures recommandent des chaussures de type espadrilles avec support (60 %) ou ne mentionnent pas de spécifications (40 %).

Ainsi, les recommandations pour le port de chaussures lors de l’apprentissage de la marche et lorsque la marche mature est atteinte ne sont pas uniformes entre les physiothérapeutes et les vendeurs de chaussures.

Recommandations de chaussures chez les enfants selon la Littérature (1-5, 7-12)

Les chaussures pour enfants devraient avoir les caractéristiques suivantes :

  • Support minimum
  • Protection du pied
  • Respect de la forme anatomique du pied
  • Semelles souples

Les semelles rigides et les chaussures orthopédiques ne sont pas indiquées pour les enfants au développement normal.

Etudiante_figure2

Ces résultats montrent que la majorité des physiothérapeutes font des recommandations de chaussures en accord avec la littérature scientifique. En effet, les recommandations faites pour les enfants avant la marche sont en accords avec les évidences scientifiques à 100 %, à 88 %  lors de l’apprentissage de la marche et à 71 % lorsque la marche est devenue mature. Les recommandations des vendeurs de chaussures pour enfants (93 %) avant la marche correspondent aussi à la littérature. Par contre, lorsque les enfants apprennent à marcher ou lorsque la marche mature est acquise, les recommandations faites par les vendeurs de chaussures sont en désaccord avec les évidences scientifiques.

Conclusion

Pour conclure, cette étude exploratoire montre qu’il existe un manque de concordance entre les recommandations des physiothérapeutes et celles des vendeurs de chaussures pour enfants dès l’apprentissage de la marche. Il serait pertinent qu’un guide de pratique soit élaboré à partir de la littérature scientifique et d’un consensus de professionnels spécialisés en pédiatrie pour unifier les recommandations professionnelles. De futurs projets de recherche pourraient viser à trouver les meilleurs moyens pour informer les parents des données scientifiques probantes quant à la manière de bien chausser leurs enfants.


Références
1. Staheli, L.T. « Shoes for children: a review », Pediatrics, 1991, vol. 88, n° 2, p. 371-5.
2. Staheli, L.T., et L. Giffin. « Corrective shoes for children: a survey of current practice », Pediatrics, 1980, vol. 65, p. 13-7.
3. Grueger, B. « Les chaussures pour enfants », Paediatrics & Child Health, 2009, vol. 14, n° 2, p. 121.
4. Wegener, C., A.E. Hunt, B. Vanwanseele, J. Burns, R.M. Smith. « Effect of children’s shoes on gait: a systematic review and meta-analysis », Journal of Foot & Ankle Research, 2011, vol. 4, n° 3.
5. Hillstrom, HJ, M. Buckland, C. Slevin, J.F. Hafer, S. Backus, J. Song et coll. « Does shoe design affect gait, stability, and loading in early walkers? », Pediatr. 2011, vol. 23, n° 1, p. 124.
6. Moreno-Hernández, A., G. Rodríguez-Reyes, I. Quiñones-Urióstegui, L. Núñez- Carrera, A.I. Pérez-Sanpablo. « Temporal and spatial gait parameters analysis in non-pathological Mexican children », Gait and Posture, 2010, vol. 32, n° 1, p. 78-81.
7. Hollander, K., D. Riebe, S. Campe, K.M. Braumann, A. Zech. « Effects of footwear on treadmill running biomechanics in preadolescent children », Gait and Posture, 2014, vol. 40, n° 3, p. 381-5.
8. Hillstrom, H.J., M.A. Buckland, C.M. Slevin, J.F. Hafer, L.M. Root, S.I. Backus et coll. « Effect of shoe flexibility on plantar loading in children learning to walk », J Am Podiatr Med Assoc, 2009, vol. 103, n° 4, p. 297-305.
9. Lampe, R., J. Mitternacht, L. Gerdesmeyer, R. Gradinger. « Plantar pressure measurement in children and youths during sports activities » [en allemand], Klinische Pädiatrie, 2005, vol. 217, n° 2, p. 70-5.
10. Wolf, S., J. Simon, D. Patikas, W. Schuster, P. Armbrust, L. Doderlein. « Foot motion in children shoes: a comparison of barefoot walking with shod walking in conventional and flexible shoes », Gait and Posture, 2008, vol. 27, n° 1, p. 51-9.
11. Bertsch, C., H. Unger, W. Winkelmann, D. Rosenbaum. « Evaluation of early walking patterns from plantar pressure distribution measurements. First year results of 42 children », Gait and Posture, 2004, vol. 19, n° 3, p. 235-42.
12. Spasovski, D.V., Z.S. Stevanovic, V.B. Vukasinovic, N.S. Slavkovic. « Kinesiological characteristics of ankle joint and rearfoot motion », Acta chir, 2011, vol. 58, n° 3, p. 87-9.
13. Jenni, O.G., A. Chaouch, J. Caflisch, V. Rousson. « Infant motor milestones: poor predictive value for outcome of healthy children », Acta Paediatrica, 2013, vol. 102, n° 4, p. e181-4.