Chronique étudiante

Par A. Desjardins-Charbonneau, E. Fortin, S. Hébert,
J. Rouzier et F. Piotte
Université de Montréal

Les étirements musculaires avec une clientèle lombalgique : les utilisez-vous adéquatement ?

 

Les professionnels de la physiothérapie, les entraîneurs et les athlètes utilisent les étirements musculaires au quotidien. Cependant, l’efficacité de cette modalité a été remise en doute par une récente revue systématique du groupe Cochrane (1). Selon celle-ci, les étirements ne résultent en aucune amélioration des contractures, de la qualité de vie, de la douleur et du retour aux activités. Les résultats de cette revue doivent être nuancés puisque les populations étudiées ne représentent pas adéquatement la clientèle connaissant des problèmes musculosquelettiques traitée par le physiothérapeute. Par exemple, aucune étude analysée ne traitait de pathologies fréquentes comme les lombalgies, tandis que des études sur la thérapie post-radiation de la mâchoire et sur la fibrose de la sous-muqueuse orale ont été considérées.

L’objectif de la présente revue de littérature est de valider l’utilisation des étirements musculaires auprès d’une clientèle lombalgique.

etirements1Indications générales et principes sous-jacents aux étirements musculaires

Une atteinte des systèmes neuro-méningé, articulaire ou myofascial peut causer une diminution d’amplitude articulaire (AA). Les étirements musculaires sont seulement recommandés dans le but d’augmenter l’extensibilité lorsque le système myofascial est responsable de la restriction de l’AA. Trois types de restrictions myofasciales peuvent être traités adéquatement à l’aide d’étirements musculaires : un muscle ayant été immobilisé en position raccourcie verra son extensibilité augmenter au moyen d’une addition du nombre de sarcomères en série (2); un muscle traumatisé ou présentant du tissu cicatriciel verra son extensibilité augmenter grâce à un changement dans le tissu conjonctif (3); et un muscle dont la tolérance à l’étirement est diminuée verra son extensibilité accroître en raison d’une augmentation de cette tolérance (4). Le tonus actif est aussi une limitation de type myofascial. Toutefois, les étirements musculaires sont peu indiqués dans ce cas et il faut plutôt traiter la cause sous-jacente à cette activation musculaire.

Paramètres optimaux

Plusieurs chercheurs ont étudié les paramètres optimaux d’étirement des ischio-jambiers chez le sujet sain. Les techniques de facilitation neuromusculaire proprioceptive (PNF), d’étirements statiques et d’étirements balistiques sont équivalentes pour ce qui est des gains d’AA (5). Pour les étirements statiques et balistiques, la durée optimale d’un étirement est de 30 secondes, répété d’une à cinq fois dans une séance (6). Dans le cas de la PNF, la contraction doit être de 20 % à 60 % de la contraction maximale isométrique pour une durée de cinq à dix secondes (7). Les étirements doivent être faits de trois à cinq fois par semaine sur une période minimale de trois semaines afin d’augmenter l’AA (8). Une séance unique d’étirements permet de maintenir les gains d’extensibilité pendant un minimum de trois minutes (9). D’un point de vue clinique, il semble intéressant d’utiliser les effets immédiats des étirements afin de maximiser l’effet d’autres modalités de traitement. Un programme d’étirements semble permettre une rétention des gains pour une durée d’environ 72 heures à la suite de son arrêt (10). Ainsi, pour conserver les gains, les séances devraient être répétées de deux à trois fois par semaine dans le cadre d’un programme de maintien (11). Compte tenu des populations étudiées, ces conclusions ne s’appliquent toutefois qu’aux ischio-jambiers d’une population asymptomatique de moins de 60 ans. Cependant, en l’absence de données probantes, nous croyons que ces paramètres pourraient être utilisés pour l’étirement d’autres groupes musculaires.

Efficacité des étirements dans le traitement des lombalgies

etirements2Dans le traitement de la lombalgie en phase aigüe ou subaigüe, une seule étude isolant les étirements musculaires a pu être recensée et les auteurs n’ont étudié que les effets sur la qualité de vie. L’ajout d’exercices d’étirements musculaires a résulté en une amélioration significative de la patience, de l’énergie, de l’humeur et de la situation familiale, mais pas de la qualité du sommeil ni la perception du niveau de santé (12) (preuve 1b, selon les niveaux de preuve du Centre for evidence based medicine). Aucune conclusion ne peut être tirée en ce qui a trait à la douleur ou à la fonction. Ainsi, seul le raisonnement clinique adéquat d’un physiothérapeute pourrait justifier l’utilisation d’exercices d’étirements pour les lombalgiques en phase aigüe ou subaigüe puisque la littérature scientifique ne fournit pas assez de données probantes pour justifier à elle seule leur utilisation. Dans le traitement de la lombalgie chronique, deux essais cliniques randomisés ont été recensés, qui étudiaient l’effet des étirements de la chaine postérieure sur l’extensibilité, la douleur et la fonction (13, 14).

Ces études démontrent que les étirements musculaires augmentent l’extensibilité de manière statistiquement et cliniquement significative (preuve 2a), mais n’augmentent pas la fonction de manière cliniquement significative (preuve 2b). Les effets sur la douleur sont contradictoires : tandis qu’une étude ne montre pas d’amélioration cliniquement significative (15), l’autre obtient des résultats favorables (16). Toutefois, cette dernière utilisait un traitement peu reproductible en clinique, qui nécessite l’intervention de deux physiothérapeutes simultanément pendant 30 minutes. Enfin, la croyance populaire que l’extensibilité des ischio-jambiers a une influence sur la lordose dans la posture debout et la participation de la colonne lombaire dans la grande flexion antérieure peut être remise en doute. En effet, les étirements des ischio-jambiers sont inefficaces pour normaliser la posture (17, 18) (preuve 1b) ou le rythme lombo-pelvien (19) (preuve 2b) chez le sujet sain. Ainsi, chez les personnes lombalgiques chroniques, les étirements musculaires des ischio-jambiers ne devraient pas être prescrits d’emblée, mais pourraient être utilisés dans le but de gagner de l’extensibilité. De plus, ils ne devraient pas être utilisés pour diminuer la douleur, améliorer la fonction ou normaliser la posture ou le rythme lombo-pelvien.

Conclusion

En conclusion, les études ciblant les étirements comme modalité de traitement pour les lombalgies sont présentement limitées en nombre et en qualité. En effet, la littérature s’intéresse le plus souvent aux effets des étirements musculaires utilisés en combinaison avec d’autres modalités. Les recherches futures sur les étirements devraient donc être d’excellente qualité et viser à cibler les étirements comme modalité, dans le but de déterminer si les étirements musculaires ont une valeur ajoutée dans nos traitements. Néanmoins, la présente revue de la littérature scientifique permet d’émettre des recommandations, basées sur les données actuelles, au sujet de l’utilisation des étirements chez une clientèle lombalgique. En effet, ceux-ci devraient seulement être utilisés dans le but d’augmenter l’extensibilité des muscles ischio-jambiers. Les exercices d’étirement ne devraient donc pas être utilisés de manière systématique chez tous les clients lombalgiques, mais seulement dans certains cas isolés où la diminution d’extensibilité a été établie avec des outils validés et qu’il est prioritaire de l’augmenter. De plus, il a été démontré que des paramètres optimaux soutenus par la littérature scientifique devraient être utilisés et permettraient d’obtenir des gains d’extensibilité. Enfin, la lombalgie étant une condition pouvant découler de plusieurs causes différentes, il apparaît logique de penser que les étirements puissent être plus indiqués pour certains types de lombalgies que pour d’autres.


1.         Katalinic OM, Harvey LA, Herbert RD, Moseley AM, Lannin NA, Schurr K. « Stretch for the treatment and prevention of contractures », Cochrane Database Syst Rev, 2010(9):1-125.

2.         Gajdosik RL. « Passive extensibility of skeletal muscle: review of the literature with clinical implications », Clinical Biomechanics, 2001;16(2):87-101.

3.         Alter M. Science of Flexibility, 3rd ed., Human Kinetics, 2004.

4.         Weppler CH, Magnusson SP. « Increasing Muscle Extensibility: A Matter of Increasing Length or Modifying Sensation? », Physical Therapy, 2010 March 1, 2010;90(3):438-49.

5.         Decoster LC, Cleland J, Altieri C, Russell P. « The effects of hamstring stretching on range of motion: a systematic literature review », J Orthop Sports Phys Ther, 2005 Jun;35(6):377-87.

6.         Bandy WD, Irion JM, Briggler M. « The effect of time and frequency of static stretching on flexibility of the hamstring muscles », Phys Ther, 1997 Oct;77(10):1090-6.

7.         Feland JB, Marin HN. « Effect of submaximal contraction intensity in contract-relax proprioceptive neuromuscular facilitation stretching », Br J Sports Med, 2004 Aug;38(4):E18.

8.         Marques AP, Vasconcelos AA, Cabral CM, Sacco IC. « Effect of frequency of static stretching on flexibility, hamstring tightness and electromyographic activity », Braz J Med Biol Res, 2009 Oct;42(10):949-53.

9.         Depino GM, Webright WG, Arnold BL. « Duration of maintained hamstring flexibility after cessation of an acute static stretching protocol », J Athl Train, 2000 Jan;35(1):56-9.

10.       Decoster LC, Cleland J, Altieri C, Russell P., op.cit.

11.       Willy RW, Kyle BA, Moore SA, Chleboun GS. « Effect of cessation and resumption of static hamstring muscle stretching on joint range of motion », J Orthop Sports Phys Ther, 2001 Mar;31(3):138-44.

12.       Grunnesjo MI, Bogefeldt JP, Blomberg SI, Strender LE, Svardsudd KF. « A randomized controlled trial of the effects of muscle stretching, manual therapy and steroid injections in addition to 'stay active' care on health-related quality of life in acute or subacute low back pain », Clin Rehabil, 2011 Aug;0(0):1-12.

13.       Ferreira Leal A, Marques AP, Gomes, Azevedo Futuro D. « Stretching in nonspecific chronic low back pain: a strategy of the GDS method » [en portuguais], Fisioterapia e Pesquisa, 2011;18(2):116-21.

14.       Khalil TM, Asfour SS, Martinez LM, Waly SM, Rosomoff RS, Rosomoff HL. « Stretching in the rehabilitation of low-back pain patients », Spine (Phila Pa 1976), 1992 Mar;17(3):311-7.

15.       Ferreira Leal A, Marques AP, Gomes, Azevedo Futuro D, op cit.

16.       Khalil TM, Asfour SS, Martinez LM, Waly SM, Rosomoff RS, Rosomoff HL, op.cit.

17.       Li Y, McClure PW, Pratt N. « The effect of hamstring muscle stretching on standing posture and on lumbar and hip motions during forward bending », Phys Ther, 1996 Aug;76(8):836-45; discussion 45-9.

18.       Borman NP, Trudelle-Jackson E, Smith SS. « Effect of stretch positions on hamstring muscle length, lumbar flexion range of motion, and lumbar curvature in healthy adults », Physiother Theory Pract, 2011 Feb;27(2):146-54.

19.       Li Y, McClure PW, Pratt N, op.cit.