Chronique du clinicien

LES APPLICATIONS MOBILES EN PHYSIOTHÉRAPIE ORTHOPÉDIQUE 

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Yannick Tousignant-Laflamme, pht, Ph. D.1, Catherine Houle2, Nicolas Beaudet, Ph. D.3

La cybersanté — eSanté — gagne en popularité dans le domaine de la prestation de soins grâce à l’essor des technologies mobiles. Que ce soit pour faciliter l’accès à divers outils d’évaluation et plans de traitement ou encore améliorer les résultats cliniques, les technologies mobiles sont bien ancrées dans la pratique clinique. D’ailleurs, l’Organisation mondiale de la Santé a introduit un nouveau terme pour bien définir cette composante de l’eSanté, soit la santé mobile — mSanté — une pratique de soins médicaux relayée par un téléphone mobile ou une tablette(1).

Étant donné que jusqu’à 75 % des Québécois possèdent un téléphone intelligent(2) et que des milliers d’applications médicales sont offertes sur les principales plateformes pour mobiles (iOS et Android), il est envisageable de pouvoir se servir de la technologie existante afin d’offrir, voire d’améliorer nos interventions actuelles en physiothérapie. Il existe plusieurs types de technologies mobiles, mais ce sont surtout les applications mobiles (applis) qui font l’objet d’études dans la littérature. Cette chronique vise à décrire les principales applis accessibles dans deux domaines de la physiothérapie orthopédique : la gestion de la douleur et la mesure de l’amplitude articulaire.

Applications ciblant la gestion de la douleur

 La majorité des applications en gestion de la douleur ont été conçues pour le grand public, et non comme outil de travail du thérapeute. Une fois l’appli téléchargée par le patient, les programmes disponibles répondent généralement à trois champs, soit 1) prodiguer de l’information générale ou ciblée sur les traitements contre la douleur ; 2) servir de registre, tel un journal de bord des symptômes ; et 3) fournir un volet thérapeutique offrant une forme non personnalisée de prise en charge de la douleur.

Sachant que plus de la moitié des patients consultent Internet pour obtenir de l’information médicale sur leurs symptômes de douleur(3), nous devrions avoir le souci d’orienter nos patients vers des sources de qualité.

Trois études ont recensé les différentes applications mobiles ciblant la gestion de la douleur. Une étude publiée en 2011 a répertorié 111 applications(4) Android, BlackBerry, Nokia/Symbian and Windows Mobile. En 2012, Wallace et collaborateurs en listent 220(5) et, en 2014, Lalloo et collaborateurs identifient 279 applications ayant une composante d’autogestion de la douleur(6). Bien que le nombre d’applications offertes continue d’augmenter, ces trois études rapportent toutes les mêmes problématiques, soit que très peu d’applications ont été développées par des professionnels de la santé, et encore moins évaluées par une approche scientifique.

Nous avons exploré les fonctionnalités de certaines applications mobiles destinées à aider les personnes ayant de la douleur chronique. Loin d’être exhaustif, le tableau 1 présente une liste des applications qui ont été sélectionnées en fonction des critères suivants : 1) offertes gratuitement dans l’App Store ou pour appareils Android, 2) développées en collaboration avec des professionnels de la santé. Seule une de ces applications offre une interface en français.

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*Champs d’application :
1) Éducation : prodigue de l’information générale ou ciblée sur des traitements.
2) Registre : sert de journal de bord pour répertorier des symptômes liés à la douleur.
3) Intervention : volet thérapeutique offrant une forme de prise en charge de la douleur.

Cependant, les technologies mobiles peuvent-elles vraiment améliorer la gestion de la douleur ? Bien qu’il existe peu d’études qui répondent à cette question, il est certain que les connaissances et les applications évoluent rapidement ! Il faut donc rester à l’affût des nouveautés, tout en gardant un esprit critique(7) !

Applications ciblant la mesure de l’amplitude articulaire

Cette gamme d’applications est principalement destinée aux professionnels de la santé et peut facilement les aider à prendre des mesures d’amplitude articulaire pour documenter efficacement la présence ou l’évolution de déficits d’amplitude articulaire.

Il existe plusieurs applications qui, par l’utilisation du gyroscope et de l’accéléromètre de série présents dans les appareils mobiles, peuvent fournir des mesures de goniométrie. Une douzaine d’applications sont offertes dans l’App Store ou GooglePlay. Comme la qualité des composantes (gyroscope/ accéléromètre) des téléphones utilisant la plateforme Android varie grandement, nous vous présentons les quatre applications pour téléphones intelligents qui utilisent le système d’exploitation iOS (iPhone4/iPod 4 et plus récents) ayant les caractéristiques suivantes : 1) permet de mesurer plus d’une articulation ; 2) permet de stocker les données et de les envoyer à même le téléphone ; et 3) fait l’objet d’une forme de validation scientifique (publication).

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Si ces applications offrent des avantages intéressants, plusieurs aspects limitent leur utilisation clinique sur une base régulière. En collaboration avec des ingénieurs informaticiens, mon équipe développe actuellement l’application bilingue ValidRoM, qui vise à combler les lacunes des applications existantes. La première version proposera un module permettant de mesurer l’amplitude articulaire du rachis cervical. Tous les modules que nous développerons par la suite seront validés scientifiquement et comporteront plusieurs mécanismes permettant de faciliter la prise de mesure. Au cours des prochains mois, nous solliciterons les membres de l’Ordre afin d’obtenir leur opinion en vue de livrer une application qui saura satisfaire les attentes des professionnels de la physiothérapie.

Malgré la présence de plusieurs autres applications pour la mesure de l’amplitude articulaire, les applications présentées dans cet article se démarquent des autres. Cependant, avant de ranger votre bon vieux goniomètre ou inclinomètre traditionnel, gardez en tête que ces applications ont principalement été validées auprès de sujets sains, que plusieurs mouvements restent à valider et qu’une seule d’entre elles s’attarde à la mesure de l’amplitude articulaire au rachis.

Vous utilisez des applications dans votre pratique ? Contactez-nous pour nous faire part de vos expériences positives qui mériteraient d’être partagées avec l’ensemble des membres !

 


1 Professeur agrégé, École de réadaptation, programme de physiothérapie, Université de Sherbrooke
2 Étudiante en 3e année au programme de physiothérapie, Université de Sherbrooke
3 Professeur associé spécialisé en médecine translationnelle sur la douleur, Département d’anesthésie, Faculté de médecine et des sciences de la santé, Université de Sherbrooke


Références :
1. Vardeh, D., R.R. Edwards et R. Jamison. « Il existe une application pour cela : la technologie mobile est une nouvelle avancée dans la prise en charge de la douleur », Pain Clin Updat [Internet], 2013, vol. 21, no 6. [En ligne au http://iasp.files.cms-plus.com/Content/ContentFolders/Publications2/PainClinicalUpdates/Archives/pcu_vol21_no6_december2013_francais.pdf]

2. Mobilité au Québec : la croissance se poursuit [Internet]. [En ligne au http://www.cefrio.qc.ca/netendances/mobilite-quebec-la-croissance-se-poursuit/]
3. De Boer, M.J., G.J. Versteegen et M. van Wijhe. « Patients’ use of the Internet for pain-related medical information », Patient Educ Couns [Internet], sept. 2007, vol. 68, no 1, p. 86-97. [consulté le 10 août 2015 en ligne au http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/17590563]
4. Rosser B.A. et C. Eccleston. « Smartphone applications for pain management », J Telemed Telecare [Internet], janv. 2011, vol. 17, n° 6, p. 308-12. [consulté le 10 août 2015 en ligne au http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/21844177]
5. Wallace, L.S. et L.K. Dhingra. « A systematic review of smartphone applications for chronic pain available for download in the United States », J Opioid Manag [Internet], janv.-fév. 2014, vol. 10, n° 1, p. 63-8. [consulté le 27 juin 2015 en ligne au http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/24604571]
6. Lalloo, C., L.A. Jibb, J. Rivera, A. Agarwal et J.N. Stinson. « “There’s a Pain App for That”: Review of Patient-targeted Smartphone Applications for Pain Management », Clin J Pain [Internet], juin 2015, vol. 31, n° 6, p. 557-63. [consulté le 14 mai 2015 en ligne au http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/25370138]
7. Christiansen, S. et A. Gupta. « Can mobile technology improve treatment of chronic pain? », Pain Med [Internet], août 2014, vol. 15, n° 8, p. 1434-5. [consulté le 10 août 2015 en ligne au http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/25040764]
8. Ferriero, G., F. Sartorio, C. Foti, D. Primavera, E. Brigatti et S. Vercelli. « Reliability of a new application for smartphones (DrGoniometer) for elbow angle measurement », PM R [Internet], Elsevier, 12 déc. 2011, vol. 3, n° 12, p. 1153-4. [consulté le 4 août 2015 en ligne au http://www.pmrjournal.org/article/S1934148211003625/fulltext]
9. Ferriero, G., S. Vercelli, F. Sartorio, S. Muñoz Lasa, E. Ilieva, E. Brigatti et coll. « Reliability of a smartphone-based goniometer for knee joint goniometry », Int J Rehabil Res [Internet], juin 2013, vol. 36, n° 2, p. 146-51. [consulté le 4 août 2015 en ligne au http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/23196790]
10. Wellmon, R.H., D.T. Gulick, M.L. Paterson et C.N. Gulick. « Validity and Reliability of Two Goniometric Mobile Apps: Device, Application and Examiner Factors », J Sport Rehabil [Internet], 6 mai 2015. [consulté le 17 août 2015 en ligne au http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/25945601]
11. Mitchell, K., S.B. Gutierrez, S. Sutton, S. Morton et A. Morgenthaler. « Reliability and validity of goniometric iPhone applications for the assessment of active shoulder external
rotation », Physiother Theory Pract [Internet], oct. 2014, vol. 30, n° 7, p. 521-5. [consulté le 3 août 2015 en ligne au http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/24654927]
12. Bedekar, N., M. Suryawanshi, S. Rairikar, P. Sancheti et A. Shyam. « Inter- and intra-rater reliability of mobile device goniometer in measuring lumbar flexion range of motion », J Back Musculoskelet Rehabil, 2014, vol. 27, p. 161-6.