Chronique de l’expert

Denis Martel
Physiothérapeute

 

M. Martel a consacré sa carrière à la gériatrie en milieu public, exerçant plus spécialement auprès d’une clientèle souffrant de problèmes d’ordre neurologique. Au fil des ans, il a développé une expertise sur la problématique des chutes auprès des personnes âgées. Professeur de clinique en physiothérapie à l’Université Laval, M. Martel est également formateur et conférencier à l’OPPQ et en milieu universitaire.

La fragilité chez la personne âgée : rôle de la physiothérapie

Une personne âgée frêle se reconnaît aisément à domicile, en milieu hospitalier et en clinique, mais comment la définir ? Même si le concept de la fragilité ne fait pas consensus dans la littérature, il se définit généralement par un état de précarité de la santé qui réduit la capacité de la personne âgée à faire face aux exigences de la vie, augmentant ou aggravant ainsi le risque de perte d’autonomie. La physiothérapie joue un rôle important en ce qui touche le dépistage, de même que pour la prévention et le traitement de la personne âgée en perte d’autonomie. La compréhension du concept de fragilité s’avère nécessaire pour bien définir notre rôle.


OÙ SE SITUE LA FRAGILITÉ EN FONCTION DES DIFFÉRENTS TYPES DE VIEILLISSEMENT ?

Tableau_p12* Ressources permettant la résilience

Cette catégorisation de la personne âgée permet de porter un regard global sur le vieillissement d’une population donnée. Le danger de la catégorisation réside dans le fait de vouloir à tout prix classer la personne devant soi dans une catégorie ou l’autre et ainsi empêcher une ouverture centrée sur l’entièreté de la personne.

geriatrieLa fragilité est accentuée par des facteurs précipitants ou coexistants d’ordre physiologique, psychologique, éducationnel, socioéconomique ou liés aux habitudes de vie de la personne. L’âge avancé (surtout après 85 ans), l’absence d’exercice, l’alimentation inadaptée, les facteurs génétiques et immunologiques, les modifications hormonales, les pathologies associées, les médicaments et les facteurs environnementaux peuvent diminuer la capacité de résilience de la personne âgée. Ils expliquent les nombreuses consultations médicales, le plus souvent à l’urgence, sous le couvert d’un syndrome confusionnel, d’une chute, d’incontinence, d’alitement, de déconditionnement, de perte d’autonomie et d’escarres…

Les conséquences de la fragilité sont : les personnes âgées vivant à domicile présentent un plus haut risque de perte d’autonomie et d’hospitalisation. De plus, elles recourent davantage aux services de santé et elles les utilisent plus longtemps qu’une personne non fragilisée. Les personnes âgées hospitalisées présentent en effet une durée de séjour de 24,8 jours comparativement à 12,9 jours pour les personnes âgées non fragilisées. De plus, la fragilité multiplie le risque d’être institutionnalisé par 9 sur une période de 5 ans.

Le dépistage de la fragilité s’avère nécessaire afin d’optimiser la prise en charge rapide, tant médicale que paramédicale. Il doit tenir compte du caractère multifactoriel de la fragilité et nécessite une approche holistique à laquelle participe le physiothérapeute. Plusieurs outils existent pour dépister la fragilité, dont les deux présentés ci-dessous. Le premier outil se base sur des mesures physiologiques, le second utilise une mesure de santé et d’autonomie. Un troisième outil, l’Edmonton Frail Scale, validé par Rolfson et coll. en 2006, inclut les facteurs de risque suivants : physique, cognitif, psychosocial et environnemental. Je vous invite fortement à consulter cet outil de référence.

FRIED (2001)PROPOSE CINQ MARQUEURS PHYSIOLOGIQUES :

  1. Perte de poids involontaire : > 4,5 kg dans la dernière année.
  2. Faiblesse musculaire de la préhension : < 10,4 kg chez les femmes et < 14,5 kg chez les hommes, soit < 20e percentile de la valeur normale pour une personne âgée de > 65 ans.
  3. Fatigue ou épuisement : autoévaluation (réponse à deux questions du CES-D Scale[1]).
  4. Vitesse de marche lente, en fonction de la taille et du genre : 65,7 cm/s à 75,6 cm/s ou < 20e percentile de la valeur normale correspondant à l’âge, à la taille et au genre.
    1. Bas niveau d’activité : < 20e percentile, soit < 383 kcal/semaine chez les hommes et < 270 kcal/semaine chez les femmes.

La présence de trois marqueurs physiologiques sur cinq permet de conclure à la fragilité de la personne âgée. L’état « préfragile » est signalé par la présence d’un ou de deux marqueurs physiologiques.

ROCKWOOD (2005) PROPOSE UN OUTIL À SEPT NIVEAUX
SELON L’ÉTAT DE SANTÉ ET L’AUTONOMIE DE LA PERSONNE ÂGÉE :

  1. Santé excellente, en forme, active, énergique et motivée
  2. Bonne santé sans maladie active
  3. Bonne santé avec comorbidité traitée et asymptomatique
  4. Apparemment vulnérable (ralenti ou morbidité symptomatique)
  5. Fragilité légère (IADL modérément perturbée)
  6. Fragilité moyenne (besoin d’aide pour les BADL[2] et les IADL[3])
  7. Fragilité sévère (incapacité pour toutes les BADL ou phase terminale de pathologie)

Cet outil a une valeur prédictive de fragilité, d’institutionnalisation et de mortalité. Un résultat de 1 à 3 prédirait un faible risque d’institutionnalisation et de mortalité. Un résultat de 6 à 7 prédirait un risque élevé d’institutionnalisation et de mortalité.

Le caractère multifactoriel de la fragilité nécessite une organisation interdisciplinaire des services de santé. Celle-ci vise la promotion de la santé, la prévention, le dépistage et le traitement de la personne âgée fragilisée, car cette condition est réversible dans certains cas.

Le rôle de la physiothérapie est déterminant dans le dépistage, le maintien et l’amélioration de l’autonomie de la personne âgée fragilisée. Les professionnels de la physiothérapie sont reconnus pour leur jugement clinique et leur utilisation de mesures fiables et précises, contribuant ainsi à un dépistage et à un suivi physiothérapique efficace et efficient de la personne âgée. À cet effet, le tableau ci-dessous présente différents critères de mesure utilisés en physiothérapie et leur valeur en fonction de la catégorie de vieillissement. Par respect des droits d’auteurs, nous devons le présenter en anglais. Toutefois, considérez que les différentes catégories se définissent comme suit selon Schwartz[4] :

« Fun is the physical ability to do whatever one wants, whenever one desires, for as long as desired. », c’est-à-dire que la catégorie Fun est la capacité physique de faire ce que l’on veut quand on le veut et aussi longtemps qu’on le veut, ce qui pourrait correspondre au vieillissement réussi.

« Function category represents those who have to make choices about their activity based on some decreased physical capacity. », soit que la catégorie Function implique que la personne doit faire des choix en ce qui concerne ses activités en raison d’une capacité physique diminuée, ce qui pourrait correspondre au vieillissement habituel.

« Frail category includes those who require help with instrumental and basic activities of daily living. », en d’autres mots, la catégorie Frail inclut les personnes qui ont besoin d’aide pour les activités de base du quotidien, ce qui pourrait correspondre à la fragilité.

« Failure category includes those who are completely dependent and often bedbound. », ce qui signifie que la catégorie Failure comprend les personnes qui sont entièrement dépendantes et souvent alitées, ce qui pourrait correspondre au vieillissement pathologique.

 

Tableau_M_MartelThe categories indicate what may be necessary to move an older adult to thr next higher category, a whortwhile goal if physical therapists are to have a significant impact on mobility disability. m: meter; m/sec: meters per second; sec: seconds.

 

Les interventions multifactorielles personnalisées en physiothérapie ciblent prioritairement l’activité physique adaptée à la personne fragilisée, la prévention des chutes et des blessures et la sécurité, tout en ayant une préoccupation holistique.

L’exercice physique adapté à la condition de la personne âgée peut améliorer les principaux indicateurs physiologiques de la fragilité, aider à conserver un état psychosocial sain, de même qu’amoindrir la peur de tomber. Il est de plus en plus reconnu que l’exercice physique a une influence positive sur l’humeur et la cognition. Les principaux types d’exercices étudiés par les chercheurs incluent le tai-chi, le renforcement musculaire, la flexibilité, l’endurance cardiovasculaire, l’équilibre et l’entraînement fonctionnel. L’intensité et la fréquence des exercices varient d’une recherche à l’autre en raison de l’hétérogénéité des études. L’efficacité du traitement diffère pour les mêmes raisons. En conclusion, le professionnel de la physiothérapie participe significativement au mieux-être de la personne âgée fragilisée.


[1] Center for Epidemiological Studies—Depression Scale : Les sujets se font demander « Combien de fois au cours de la dernière semaine avez-vous eu le sentiment que 1) tout ce que vous faisiez vous demandait un effort ou 2) que vous étiez incapable de commencer quelque chose ? »

[2] BADL : se nourrir, s’habiller, se laver, se soigner, prendre ses médicaments.

[3] IADL : utiliser les transports en commun, magasiner, faire l’épicerie, le ménage et le lavage.

[4] Source : Guccione A.A., Wong R.T., Avers D., Geriatric physical therapy, Elsevier, 2012, pages 66 et 67.

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