Chronique des récipiendaires
C-recipiendaire-JF-Esculier

Par Jean-François Esculier, pht, M. Sc.
Jean-Sébastien Roy, pht, Ph. D.; Laurent J. Bouyer, Ph. D.

EFFETS D’UN PROGRAMME DE RÉADAPTATION SUR LES SYMPTÔMES ET LA BIOMÉCANIQUE DE COUREURS RÉCRÉATIFS SOUFFRANT D’UN SYNDROME FÉMORO-PATELLAIRE 

La course à pied a récemment connu un essor remarquable. Bien que la pratique régulière de ce sport entraîne des bénéfices importants pour la santé physique et psychologique 1, environ la moitié des coureurs développent une blessure musculosquelettique chaque année, le syndrome fémoro-patellaire (SFP) figurant en tête de liste 2. Plusieurs déficits ont été décrits chez les coureurs souffrant d’un SFP, comme des perturbations dans l’activation musculaire 3, le mouvement (cinématique) 4 et les forces appliquées (cinétique) 5 aux membres inférieurs (MI) lors de la course. L’objectif de cette étude était d’évaluer les effets d’une intervention mixte (exercices de renforcement et de contrôle moteur, conseils sur la technique de course et sur la modification de l’entraînement) sur les symptômes et la biomécanique de coureurs souffrant d’un SFP.

 Participants et déroulementFeeling that runners high

Un échantillon de 21 coureurs avec SFP a été recruté par le biais d’annonces auprès de la communauté de coureurs de Québec (16 femmes et 5 hommes, 34,1 ± 6 ans, courant en moyenne 20,4 ± 4,4 km/sem et ayant des symptômes depuis 38,1 ± 45,5 mois). Afin d’être inclus dans l’étude, les candidats devaient courir un minimum de 15 km/sem, présenter un SFP depuis au moins 3 mois et un niveau de douleur ≥ 3/10 lors de la course et d’autres activités quotidiennes.

 Initialement, les coureurs inclus ont participé à une séance d’évaluation en laboratoire pendant laquelle ont été évalués la douleur et le niveau fonctionnel du genou, la force musculaire et le contrôle moteur des MI lors de la course sur tapis roulant. Ensuite, ceux-ci ont pris part à un programme de réadaptation standardisé de huit semaines, supervisé par des physiothérapeutes à l’occasion de rencontres hebdomadaires. Dans la semaine suivant la fin de l’intervention, les effets du programme de réadaptation ont été évalués en répétant les mesures effectuées lors de la séance d’évaluation initiale. 

 Variables à l’étude

 Douleur et niveau fonctionnel : La version française du questionnaire autoadministré Activities of Daily Living Scale of the Knee Outcome Survey, KOS-ADLS (en ligne sur le site  de l’OPPQ) 6 a été utilisée afin de mesurer les symptômes et le niveau fonctionnel du genou. Un score maximal de 100 indique l’absence de symptômes et d’incapacités. Des échelles visuelles analogues (0-100 mm) ont été employées pour objectiver la douleur habituelle, la pire douleur et la douleur pendant la course. Une question portant sur le changement global de la condition a aussi été utilisée après l’intervention.

 Force musculaire : La force isométrique maximale des muscles extenseurs du genou et des muscles abducteurs, extenseurs et rotateurs externes de la hanche a été évaluée à l’aide d’un dynamomètre manuel Nicholas.

 Contrôle moteur des MI à la course : Le contrôle des MI a été caractérisé à la course sur tapis roulant lors d’une période de course de 5 minutes à une vitesse confortable (de 8 à 10 km/h). L’activité EMG moyenne et maximale ainsi que le délai et la durée de l’activation des muscles moyen (MF) et grand fessiers (GF), vastes médial (VM) et latéral (VL) et soléaire (SOL) ont été collectés. De plus, la configuration tridimensionnelle des mouvements du bassin, de la hanche et du genou, ainsi que les forces d’impact verticales au sol ont été évaluées.

Programme d’intervention

L’intervention standardisée de huit semaines incluait un programme d’exercices ainsi que des conseils sur la technique de course et sur la modification de l’entraînement. Afin que l’intervention soit adéquatement supervisée, les participants devaient rencontrer un physiothérapeute de façon hebdomadaire.

Programme d’exercices

Le programme d’exercices était divisé en quatre phases distinctes, pendant lesquelles les coureurs devaient exécuter les exercices à raison de trois fois par semaine, à l’exception des exercices de contrôle moteur qui devaient être faits quotidiennement. Chacune des séances d’exercices durait au maximum 20 minutes.

Pendant la phase 1 (semaines 1-2), des exercices de recrutement/renforcement des muscles proximaux des MI étaient prescrits sans mise en charge. De plus, un exercice de montée d’une marche devant un miroir était effectué, afin de mettre l’accent sur le contrôle moteur par un alignement dynamique adéquat du MI.

Pour la phase 2 (semaines 3-4), les exercices ciblant les muscles fessiers et quadriceps étaient exécutés en mise en charge, alors que l’exercice de montée de marche se trouvait remplacé par une descente de marche. Des exercices de planches abdominales ont aussi été ajoutés.

Finalement, les phases 3 et 4 (semaines 5-8) avaient pour objectif d’augmenter le niveau d’exigence des exercices en ce qui a trait à la force et au contrôle, ainsi que les charges mécaniques appliquées à l’articulation fémoro-patellaire. En fait, on modifiait les exercices en ajoutant la station unipodale, en plus d’intégrer des résistances sous forme de bandes élastiques ainsi que des sauts, tout en augmentant la hauteur de la marche utilisée. L’utilisation des planches abdominales était aussi rendue plus difficile. Chacun de ces exercices était prescrit de façon standardisée aux coureurs, en laissant la latitude au clinicien d’ajuster la difficulté selon les capacités individuelles et le niveau de douleur.

Conseils sur la technique de course

Des conseils étaient fournis aux coureurs sur la façon de réduire les charges appliquées à l’articulation fémoro-patellaire lors de la course. À cet effet, les participants devaient augmenter leur fréquence de pas par minute (sans augmenter la vitesse de course), en plus de diminuer les forces d’impact en réduisant le bruit causé par l’attaque du pied au sol.

Modification de l’entraînement

Pendant toute la durée de l’intervention, les participants étaient encouragés à poursuivre leur entraînement de course à pied. Cependant, des conseils personnalisés étaient fournis afin de favoriser des conditions propices à la guérison : augmenter le nombre de sorties par semaine tout en diminuant le temps de chacun de ces entraînements, diminuer la vitesse de course, ainsi qu’éviter la course en pente descendante et dans les escaliers. Les distances de course étaient graduellement augmentées à nouveau, avant de restaurer la vitesse ainsi que les pentes et escaliers.

Analyse des données

Les effets de l’intervention ont été évalués en comparant, à l’aide de tests t appariés et de Khi-carré, les données obtenues avant et après l’intervention pour chacune des variables relatives aux symptômes, au niveau fonctionnel ainsi qu’au contrôle moteur. Des corrélations de Pearson ont aussi servi à établir des liens entre certaines variables et le niveau d’amélioration. On a considéré qu’il y avait succès clinique lorsque les participants rapportaient subjectivement une grande ou très grande amélioration à la question sur le changement global de la condition.

Résultats

Symptômes et fonction

Des résultats statistiquement (p = 0,001) et cliniquement significatifs ont été rapportés pour le KOS-ADLS (+17,8 pts), la douleur habituelle (-19,2 pts), la pire douleur (-28,7 pts) et la douleur à la course (-32,2 pts). Ainsi, tous les outils de mesure ont révélé des améliorations au-delà du changement cliniquement important. De plus, la majorité des coureurs (16 sur 21) ont rapporté un succès clinique à la question sur le changement global de la condition.

Contrôle des MI

Malgré une amélioration importante des symptômes et de la fonction, aucun changement de force musculaire n’a été constaté à la suite de l’intervention. En ce qui concerne le contrôle moteur à la course, une augmentation significative de la fréquence des pas a été observée. L’activité musculaire a seulement été modifiée pour VL et SOL, alors qu’une augmentation significative de la durée de contraction a été observée pour ces deux muscles pendant la phase d’appui. Cependant, le programme de réadaptation n’a causé aucune modification à la configuration tridimensionnelle des mouvements du bassin, de la hanche ou du genou. Une plus grande proportion de coureurs adoptait une attaque de l’avant-pied après l’intervention (38 % vs 14 %).

À la suite du programme de réadaptation, les forces d’impact au sol lors de la course ont été considérablement réduites. De façon intéressante, une réduction significative des forces d’impact a été observée chez le sous-groupe de coureurs ayant rapporté un succès clinique (-16,7 %, p = 0,001), contrairement au sous-groupe n’ayant pas rapporté autant de succès (-1,3 %, p = 0,879). De plus, une corrélation significative a été notée entre le pourcentage d’amélioration au KOS-ADLS et le pourcentage de réduction des forces d’impact (r = 0,48, p = 0,028). En bref, les participants ayant diminué l’impact dans une plus grande proportion ont rapporté une amélioration plus importante de leur condition.

Conclusion et implications cliniques

Ce programme de réadaptation incluant des exercices de renforcement et de contrôle moteur ainsi que des conseils sur la biomécanique de course et sur la modification de l’entraînement a été efficace afin de diminuer les douleurs et d’améliorer le niveau fonctionnel des coureurs ayant un SFP. Bien qu’un succès clinique ait été observé chez la majorité des participants, les analyses n’ont révélé aucune augmentation de force ni de modification à la configuration tridimensionnelle ou au recrutement musculaire au niveau proximal lors de la course.

À l’exception d’une durée d’activation prolongée du VL pendant la phase d’appui, les changements ont surtout été observés de façon distale au genou. La diminution des forces d’impact lors de la course semble avoir été le facteur déterminant dans l’efficacité de l’intervention, puisque le pourcentage de réduction présentait une corrélation significative avec le niveau d’amélioration de la condition. En effet, l’augmentation de la fréquence des pas et de la durée d’activation du soléaire pendant la phase d’appui ont possiblement contribué à diminuer les forces compressives à l’articulation fémoro-patellaire par une plus grande absorption des forces d’impact par les structures distales au genou.

À la lumière de ces résultats, les coureurs récréatifs ayant un SFP pourraient particulièrement bénéficier de modifications à leur pratique de course afin de promouvoir l’amélioration de leur condition. Ainsi, les professionnels de la physiothérapie traitant cette clientèle devraient envisager l’ajout de composantes spécifiques à la course à leur plan de traitement.


  1. Warburton DER et coll. « A systematic review of the evidence for Canada's physical activity guidelines for adults », Int J Behav Nutr Phys Act, 2010, 7:39.
  2. Taunton JE et coll. « A retrospective case-control analysis of 2002 running injuries », Br J Sports Med, 2002, 36:95-101.
  3. Willson JD et coll. « Gluteal muscle activation during running in females with and without patellofemoral pain syndrome », Clin Biomech, 2011, 26:735-740.
  4. Noehren B et coll. « Proximal and distal kinematics in female runners with patellofemoral pain », Clin Biomech, 2012, 27:366-371.
  5. Davis IS et coll. « Vertical impact loading in runners with a history of patellofemoral pain syndrome », Med Sci Sport Exerc, 2010, 42:682.
  6. Roy JS et coll. « Translation, cross-cultural adaptation and validation of the French version of the knee outcome survey-activities of daily living scale », Clin Rehabil, 2013, 28:614-623.