Chronique des récipiendaires
C-recipiendaire-N-Roy

Par Nicolas Roy, pht, M. Sca
Michel Tousignant, pht, Ph. D. (co-directeur de recherche) b ; Nathaly Gaudreault, pht, Ph. D. (co-directrice de recherche) b ; Nicolas Boudreau, étudiant en physiothérapie b ; François Vézina, M.D., FCRSC c

EFFETS DU TAPING PATELLAIRE SUR LA CINÉMATIQUE 3D DU GENOU LORS DE LA DESCENTE D’UNE MARCHE CHEZ DES PERSONNES AYANT UNE LÉSION MÉNISCALE : UNE ÉTUDE EXPLORATOIRE

Introduction

Les lésions méniscales (LM) sont la deuxième cause la plus fréquente de blessure au genou et peuvent augmenter jusqu’à quatre fois le risque de développer de l’arthrose précoce du genou. Une des plaintes les plus fréquemment formulées par les personnes ayant une LM est la difficulté à descendre un escalier. Cette difficulté pourrait s’expliquer par une modification de la cinématique du genou lors de ce type de déplacement. Le taping patellaire (TP) est une intervention ayant déjà été documentée comme pouvant avoir une influence favorable sur la cinématique 3D de la descente d’une marche d’escalier chez des personnes souffrant d’un syndrome fémoro-patellaire (SFP)1, mais ses effets n’ont jamais été étudiés chez des personnes ayant une LM. Étant donné qu’il a également été démontré que le TP est efficace pour réduire l’intensité de la douleur chez cette population2, il est possible qu’il puisse aussi agir favorablement sur la cinématique et la douleur des personnes souffrant d’une LM.

Les objectifs de l’étude étaient d’analyser les effets du TP sur la cinématique dans les trois plans de mouvement du genou et sur l’intensité de la douleur ressentie lors de la descente d’une marche chez des personnes ayant une lésion méniscale.

Méthodologie

Une étude pré expérimentale a été conduite afin d’étudier la cinématique du genou dans trois conditions expérimentales : 1) sans intervention ; 2) avec un taping sans tension ; et 3) avec un taping patellaire. L’ordre des interventions 2 et 3 était inversé à chaque participant afin de limiter l’effet d’apprentissage. Dix participants (6 hommes et 4 femmes) avec une LM ont été recrutés pour participer à l’étude, qui a obtenu préalablement le consentement du comité d’éthique du Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke. Les participants devaient être âgés de 18 à 65 ans et avoir subi une IRM préalable à l’évaluation afin de confirmer la présence d’au moins une LM sans signe d’arthrose ou de lésion ligamentaire concomitante.

Figure 1 Bandage genou - chronique Nicolas R

Figure 1 : Installation du taping patellaire avec tension médiale

Les participants devaient descendre lentement (en 2,5 à 3,5 secondes pour le cycle complet) une marche haute de 20 cm en s’appuyant sur leur genou atteint. Le taping sans tension correspond à une bande d’Hypafixmc de cinq centimètres de largueur appliquée transversalement sans tension au niveau de la patella sur 50 % de la circonférence du genou. Le TP consiste en cette même bande d’Hypafix mc sur laquelle était appliquée une bande de Leukotape Pmc de 3,8 cm de largueur avec une tension sur les tissus mous du côté médial du genou, de manière à créer des replis dans la peau (voir figure 1).

Cet exercice a été répété cinq fois dans chacune des conditions expérimentales. Les données cinématiques dans les trois plans de mouvement du genou ont été collectées avec un système d’analyse de mouvement de huit caméras VICONmc. Seul le temps de mise en charge complète sur le genou atteint était considéré pour l’analyse des données cinématiques. Les paramètres d’intérêt — soit l’angle maximal, l’angle minimal et l’amplitude de mouvement (du maximum au minimum) — étaient extraits des données brutes à l’aide d’un programme conçu spécifiquement pour ce projet. La douleur a été mesurée à l’aide d’une échelle visuelle analogue. L’analyse statistique a été menée en utilisant une ANOVA à mesure répétée et un test de t apparié post-hoc pour déterminer s’il existe une différence statistiquement significative (p < 0,05) entre les trois conditions pour chacun des paramètres d’intérêt et pour l’intensité de la douleur ressentie pendant la descente de la marche.

Résultats

L’âge, le poids et la taille des participants étaient respectivement de 41,0 ± 15,4 ans, 73,6 ± 15,6 kg et 1,70 ± 0,09 m. La durée moyenne des symptômes des participants au moment de l’évaluation était de 16 ± 10 mois et le score moyen au test fonctionnel KOOS était de 47,0 ± 15,8. La vitesse de la descente n’a présenté aucune différence significative entre les trois conditions (p = 0,4).

Dans le plan sagittal (figure 2), nous avons observé une augmentation significative de l’angle de flexion maximal (p < 0,001) et minimal (p < 0,001) avec le TP comparativement aux deux autres conditions. Une diminution de l’amplitude de mouvement a également été observée lorsque le TP est comparé à la condition sans intervention (p = 0,02).

fig2

Figure 2 : Comparaison des angles de flexion du genou

Pour le plan frontal (figure 3), les deux conditions de taping induisent une réduction de l’angle maximal (p < 0,001) et minimal (p < 0,001) de valgus du genou, l’angle minimal atteignant même des valeurs en varus et l’effet le plus important sur ces variables étant observé avec le TP. D’autre part, seul l’angle maximal présente une différence significative entre les deux types de taping, et seul le taping sans tension présente une augmentation significative de l’amplitude de mouvement (p = 0,03).

fig3

Figure 3 : Comparaison des angles d’abduction du genou

Sur le plan transverse (figure 4), le TP induit une réduction significative de tous les paramètres d’intérêt comparativement aux deux autres conditions (p < 0,001). Le taping sans tension n’engendre qu’une réduction de l’amplitude de mouvement de rotation (p = 0,005).

fig4

Figure 4 : Comparaison des angles de rotation externe tibiale

Par rapport à l’intensité de la douleur, aucune différence significative n’est observée entre les conditions (p ≥ 0,6), mais les intensités moyennes de douleur rapportées se sont avérées très faibles (EVA/100 : 13,7 mm sans intervention ; 13,3 mm avec taping sans tension, 13,0 mm avec TP).

Retombées cliniques

L’étude des données cinématiques du plan sagittal permet d’observer un décalage vers des angles maximums et minimums plus élevés avec le TP, comme si les participants parvenaient à amorcer et à terminer le mouvement en position plus fléchie. Comme il est déjà connu que le TP peut avoir une influence positive sur la sensation de position du genou3 et que la lésion méniscale peut aussi induire une diminution de proprioception4, il se peut que le TP ait pu aider les participants à s’appuyer complètement sur leur genou à des angles plus exigeants sur le plan de la mécanique. De plus, l’augmentation de l’angle maximal peut laisser penser que le TP permet aux participants d’éviter de transférer la charge au membre inférieur sain trop rapidement à la fin du mouvement.

Par rapport au plan frontal, nous observons un décalage des angles maximums et minimums vers des valeurs moins en varus avec le TP et le taping sans tension. Le TP permettrait donc de corriger une compensation en valgus qui serait observée cliniquement, mais une comparaison à la cinématique observée chez une population saine devra être effectuée afin de confirmer cette hypothèse. Il est d’ailleurs surprenant d’observer un tel effet avec le taping sans tension, ce qui laisse croire que la tension appliquée dans le taping avait un rôle moins important à jouer dans les modifications observées pour ce plan.

C’est dans le plan transverse que l’on observe les effets relatifs les plus importants du TP, où une réduction importante des trois paramètres d’intérêt est observée. Ces résultats concordent avec les observations faites dans une étude semblable évaluant le TP et une orthèse du genou auprès d’une population saine et ayant un SFP 1 5. Sachant que le TP est également capable d’influer sur le recrutement musculaire6 et qu’une diminution de l’activation des muscles médiaux de la cuisse a été observée lors de la descente d’une marche chez des personnes ayant une LM7, il se peut que l’effet du TP réside également dans une correction de l’activation neuromusculaire de la cuisse.

Malheureusement, cette étude n’a pu mettre en évidence une amélioration de l’intensité de la douleur ressentie au cours de la tâche, principalement à cause d’une intensité de douleur très faible dans les trois conditions. Pour expliquer ce phénomène, il faut souligner que la durée moyenne depuis le début des symptômes des participants était très longue et qu’ils présentaient très peu de limitations fonctionnelles associées à leur LM.

Conclusion

Cette étude a permis de mettre en évidence que le TP peut causer des modifications de la cinématique du genou dans les trois plans de mouvement et que l’effet de la tension appliquée dans le taping joue un rôle majeur dans ces modifications. Afin de mieux comprendre les mécanismes d’action du TP sur cette population, il serait indiqué de mener une étude électromyographique avec des données cinétiques afin de confirmer certaines hypothèses soulevées lors de cette étude.


  1. Programme de sciences cliniques, Faculté de médecine, Université de Sherbrooke
  2. École de réadaptation, Université de Sherbrooke
  3. Département de chirurgie orthopédique,Université de Sherbrooke
  1. Selfe, J., D. Thewlis, S. Hill, J. Whitaker, C. Sutton et J. Richards. « A clinical study of the biomechanics of step descent using different treatment modalities for patellofemoral pain », Gait & Posture, 2011, 34(1), p. 92-96.
  2. Warden, S.J., R.S. Hinman, M.A. Watson, Jr., K.G. Avin, A.E. Bialocerkowski et K.M. Crossley. « Patellar taping and bracing for the treatment of chronic knee pain: a systematic review and meta-analysis », Arthritis and Rheumatism, 2008, 59(1), p. 73-83.
  3. Callaghan, M.J., J. Selfe, A. McHenry et J.A. Oldham. « Effects of patellar taping on knee joint proprioception in patients with patellofemoral pain syndrome », Manual Therapy, 2008, 13(3), p. 192-199.
  4. Malliou, P., A. Gioftsidou, G. Pafis, S. Rokka, N. Kofotolis, S. Mavromoustakos et coll. « Proprioception and functional deficits of partial meniscectomized knees », European Journal of Physical and Rehabilitation Medicine, 2012, 48(2), p. 231-236.
  5. Selfe, J., J. Richards, D. Thewlis et S. Kilmurray. « The biomechanics of step descent under different treatment modalities used in patellofemoral pain », Gait & Posture, 2008, 27(2), p. 258-263.
  6. Aminaka, N. et P.A. Gribble. « A systematic review of the effects of therapeutic taping on patellofemoral pain syndrome », Journal of Athletic Training, 2005, 40(4), p. 341-351.
  7. Thorlund, J.B., E.M. Roos et P. Aagaard. « Neuromuscular function during stair descent in meniscectomized patients and controls », Medicine and Science in Sports and Exercise, 2011, 43(7), p. 1272-1279.