Chronique des récipiendaires
Alexandre_Savoie

Par Alexandre Savoie, pht(a)

EFFET D’UN PROGRAMME DE RÉADAPTATION SUR LES LIMITATIONS FONCTIONNELLES, LES SYMPTÔMES ET LA DISTANCE ACROMIOHUMÉRALE 

Mise en situation

La douleur à l’épaule touche une part considérable de la population québécoise. Les études traitant de la prévalence des différentes atteintes musculosquelettiques la classent au 2e ou au 3e rang [1]. Parmi les différentes atteintes touchant l’épaule, la tendinopathie de la coiffe des rotateurs est la plus fréquente. Plusieurs hypothèses ont été avancées pour expliquer l’apparition de cette tendinopathie de la coiffe des rotateurs [2]. Parmi celles-ci, on trouve une diminution du contrôle des muscles scapulaires et glénohuméraux [2], ce qui mènerait à un rétrécissement de l’espace sousacromial et de la distance acromiohumérale (DAH). Il a été suggéré que l’entraînement moteur pourrait corriger ces déficits de contrôle [3, 4] et ainsi diminuer les niveaux de douleur et d’incapacité. À ce jour, peu d’études ont évalué l’effet de l’entraînement moteur à l’épaule sur les niveaux de douleur et d’incapacité de personnes souffrant d’une tendinopathie de la coiffe.

Objectifs

  1. Évaluer l’effet d’un programme de réadaptation axé sur l’entraînement moteur sur les niveaux de douleur et d’incapacité de personnes présentant une tendinopathie de la coiffe des rotateurs.
  2. Caractériser la DAH de personnes atteintes d’une tendinopathie et évaluer l’effet du programme de réadaptation sur leur DAH.

Hypothèses

Le programme mènera à des améliorations statistiquement et cliniquement significatives pour ce qui est des niveaux de douleur et d’incapacité. De plus, une diminution significative de la DAH est attendue en position d’élévation. Toutefois, seul un sous-groupe de participants devrait présenter cette diminution de la DAH.

Méthode

Le recrutement s’est fait à l’aide de la liste d’envoi de l’Université Laval. Un groupe de 25 participants (15 hommes, 10 femmes ; âge moyen : 42,6 ±11,5 ans ; durée des symptômes : 99,3 ±141,3 semaines) souffrant d’une tendinopathie de la coiffe des rotateurs a été retenu. Les participants devaient présenter un test positif dans chacune des catégories suivantes : 1) arc douloureux de mouvement, 2) test de Neer ou de Kennedy-Hawkins et 3) douleur lors du mouvement résisté de rotation externe, de rotation interne ou au test Empty Can. Ces tests ont une sensibilité et une spécificité ≥0,74. [5] Parmi les critères d’exclusion, on comptait un antécédent de chirurgie au cou ou à l’épaule, une cervicobrachialgie, une capsulite et dessignes cliniques d’une déchirure complète de la coiffe des rotateurs.

Les participants ont pris part à deux séances d’évaluation et à un programme de réadaptation. Lors de la première évaluation, les participants ont rempli les questionnaires Disability of the Arm, Hand and Shoulder (DASH) et Western Ontario Rotator Cuff Index (WORC) afin d’établir leur niveau de douleur et d’incapacité. Des questions touchant leur symptomatologie ont été posées, puis les mesures échographiques de la DAH ont été réalisées. Par la suite, les participants ont suivi un programme de réadaptation de six semaines, incluant 10 séances supervisées en physiothérapie et un programme d’exercices à domicile. Les traitements ont eu lieu dans deux cliniques privées de la région de Québec. À la fin du programme de réadaptation, les variables ont été réévaluées (DASH, WORC, DAH).

Tous les participants ont suivi le même programme de réadaptation qui incluait de l’entraînement moteur, du renforcement musculaire et des conseils. L’entraînement moteur visait à permettre aux participants de prendre conscience de leurs déficits moteurs au niveau des articulations scapulaire et glénohumérale lors de mouvements du membre supérieur et à corriger ces déficits. Le niveau de difficulté de l’entraînement moteur a progressé à partir des paramètres suivants : amplitude articulaire, vitesse de mouvements, résistance et utilisation ou non de rétroactions extrinsèques.

Les niveaux de douleur et d’incapacité ont été évalués à l’aide des versions canadiennes-françaises des questionnaires WORC et DASH autoadministrés. Le WORC évalue les symptômes de patients souffrant d’atteintes de la coiffe des rotateurs. Le score final varie de 0 à 100 (incapacité minimale). Le DASH évalue le niveau d’incapacité du membre supérieur. Le score varie de 0 à 100 (incapacités maximales). Ces questionnaires sont valides, fidèles et sensibles au changement chez notre population cible [6, 7]. La différence cliniquement significative (CID) est de 13 % pour le WORC et de 10 % pour le DASH.

La DAH a été évaluée par un physiothérapeute à l’aide d’une mesure échographique [8]. Cette mesure représente la distance tangentielle entre la tête humérale et la pointe inférieure de l’acromion. Les mesures de la DAH ont été prises en position de repos, ainsi qu’à 45° et 60° d’abduction active. Vingt volontaires asymptomatiques ont également pris part à deux évaluations espacées de six semaines afin d’établir des valeurs normatives de la DAH.

Pour les analyses statistiques, des tests t indépendants ont été réalisés pour évaluer l’effet du programme de réadaptation sur les niveaux de douleur et d’incapacité. Pour la DAH, un ANOVA à mesures répétées a été réalisé afin d’évaluer l’effet du groupe (avec et sans tendinopathie) et du temps (au départ et après six semaines). Finalement, puisque notre hypothèse était que seul un sous-groupe présenterait initialement une diminution de la DAH, deux sous-groupes ont été créés pour effectuer des analyses secondaires à partir de l’intervalle de confiance du groupe asymptomatique.

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Résultats

À la suite de l’intervention, les participants ont vu leur niveau de douleur et d’incapacité diminuer significativement (p<0,001). En effet, le DASH s’est amélioré de 17,1 points (de 30,8 à 13,3), et le WORC de 30,0 points (de 50,7 à 80,7). Ces changements sont supérieurs aux CID des deux questionnaires.

Pour ce qui est de la DAH, une interaction temps X groupe (p = 0,019) a été observée. Cette interaction démontre que les deux groupes ont évolué différemment dans le temps : les participants avec tendinopathie ont augmenté leur DAH alors que la DAH des sujets asymptomatiques est restée stable. Les comparaisons post-hoc montrent une augmentation significative de la DAH pour le groupe avec tendinopathie après six semaines, comparativement aux mesures initiales. Cependant, les comparaisons post-hoc ne montrent aucune différence significative entre les groupes avant ou après (p > 0,190) le programme.

Les analyses secondaires ont montré que seul un sous-groupe de participants souffrant de tendinopathie (DAHinf) présentait une DAH initialement plus petite. Le sous-groupe composé des autres participants (DAHmoy) présentait une valeur de la DAH se situant à l’intérieur de l’intervalle de confiance du groupe témoin. À la suite de l’intervention, le sous-groupe DAHinf a connu une augmentation significative de l’amplitude de la DAH, alors que le sous-groupe DAHmoy est resté stable. Toutefois, aucune différence significative entre les deux groupes n’a été observée lors de la comparaison des changements de niveaux de douleur ou d’incapacité puisque les deux sous-groupes se sont significativement améliorés.

Discussion

Le programme axé sur l’entraînement moteur a permis de diminuer les niveaux de douleur et d’incapacité de participants souffrant d’une tendinopathie de la coiffe des rotateurs. Le programme a également permis d’augmenter la DAH, particulièrement chez le sous-groupe qui présentait une DAH initialement plus petite. Ainsi, les résultats suggèrent que seul un sous-groupe de patients souffrant d’une tendinopathie de la coiffe des rotateurs présente des déficits de mouvement. Bien qu’il y ait une différence significative dans les changements à la DAH entre les sous-groupes DAHinf et DAHmoy, les deux sous-groupes ont vu des améliorations semblables quant aux niveaux de douleur et d’incapacité. Il est donc possible de conclure que les changements à la DAH à la suite de l’intervention ne peuvent expliquer à eux seuls l’amélioration des symptômes chez les personnes présentant une tendinopathie de la coiffe. De plus, puisque le sous-groupe DAHmoy a présenté une amélioration significative des niveaux de douleur et d’incapacité, il est probable que l’entraînement moteur puisse avoir un effet bénéfique sur d’autres facteurs que la DAH.

Conclusion

À la suite d’une intervention axée sur l’entraînement au mouvement, une diminution significative des niveaux de douleur et d’incapacité et une augmentation significative de la DAH ont été observées. Les physiothérapeutes pourront donc privilégier cette intervention chez des sujets souffrant d’une tendinopathie de la coiffe des rotateurs.


 

Jean-Sébastien Roy pht, Ph. D.(a,b) Catherine Mercier erg, Ph. D.(a,b) François Desmeules pht, Ph. D.(c,d) et Alexandre Savoie pht(a)

(a) Centre interdisciplinaire de recherche en réadaptation et en intégration sociale, Québec

(b) Département de réadaptation, Faculté de médecine, Université Laval, Québec

(c) Centre de recherche hospitalier Maisonneuve- Rosemont, Université de Montréal

(d) École de réadaptation, Faculté de médecine, Université de Montréal


1. Picavet, H.S. et J.S. Schouten. « Musculoskeletal pain in the Netherlands: prevalences, consequences and risk groups, the DMC(3)-study », Pain, 2003, vol. 102, nos 1-2, p. 167-78.
2. Seitz, A.L. et coll. « Mechanisms of rotator cuff tendinopathy: intrinsic, extrinsic, or both? », Clin Biomech (Bristol, Avon), 2011, vol. 26, no 1, p. 1-12.
3. Roy, J.S. et coll. « Effect of motor control and strengthening exercises on shoulder function in persons with impingement syndrome: a single-subject study design », Man Ther, 2009, vol. 14, no 2, p. 180-8.
4. Worsley, P. et coll. « Motor control retraining exercises for shoulder impingement: effects on function, muscle activation, and biomechanics in young adults », J Shoulder Elbow Surg, 2013, vol. 22, no 4,p. e11-9.
5. Michener, L.A. et coll. « Reliability and diagnostic accuracy of 5 physical examination tests and combination of tests for subacromial impingement », Arch Phys Med Rehabil, 2009, vol. 90, no 11, p. 1898-903.
6. Kirkley, A., C. Alvarez et S. Griffin. « The development and evaluation of a disease-specific quality-of-life questionnaire for disorders of the rotator cuff: The Western Ontario Rotator Cuff Index », Clin J Sport Med, 2003, vol. 13, no 2, p. 84-92.
7. Roy, J.S., J.C. MacDermid et L.J. Woodhouse. « Measuring shoulder function: a systematic review of four questionnaires », Arthritis Rheum, 2009, vol. 61, no 5, p. 623-32.
8. Desmeules, F. et coll. « Acromio-humeral distance variation measured by ultrasonography and its association with the outcome of rehabilitation for shoulder impingement syndrome », Clin J Sport Med, 2004, vol. 14, no 4, p. 197-205.