Chronique des récipiendaires
Recipiendaire_2_auteur

E. Dannenbaum1

DÉPISTAGE D’UNE VESTIBULOPATHIE EN MILIEU DE RÉADAPTATION AMBULATOIRE

Introduction

Depuis quelques années, on reconnaît l’importance du dépistage et du traitement des troubles vestibulaires en bas âge afin de favoriser le développement optimal de l’enfant(1,2). Malgré le fait que de nombreux enfants faisant partie des programmes ambulatoires de déficience motrice et de déficience du langage à l’Hôpital juif de réadaptation présentent des symptômes typiques d’une vestibulopathie infantile (démarche maladroite, difficultés à lire, hypotonie), ils ne sont pas soumis de façon systématique à un examen visant à détecter des troubles vestibulaires. Une procédure de dépistage visant à vérifier la présence de problèmes vestibulaires chez les enfants traités sur place nous semblait donc nécessaire.

Les enfants présentant un retard global de développement (RGD) font rarement l’objet d’un dépistage de problèmes vestibulaires, même s’ils sont souvent traités en physiothérapie pour des problèmes d’équilibre. Un portrait clinique de la fonction vestibulaire chez l’enfant serait donc fort utile. De plus, même si des évaluations cliniques telles que la mesure de l’acuité visuelle dynamique (AVD)(1,3) .le test clinique de l’interaction sensorielle liée à l’équilibre (CTSIB)(4) et le test clinique Emory modifié de la fonction vestibulaire au moyen d’une chaise rotatoire (m-ECVCT)(5) se révèlent prometteurs sur le plan de l’évaluation de la fonction vestibulaire ainsi que pour le dépistage des troubles vestibulaires chez les enfants au développement normal et ceux souffrant de surdité neurosensorielle(5), on ne dispose d’aucune donnée relative à la fiabilité de ces tests pour des enfants atteints de RGD.

L’étude visait donc principalement à vérifier si les outils d’évaluation que sont les tests AVD, CTSIB et m-ECVCT peuvent détecter une différence entre la fonction vestibulaire d’enfants au développement normal et celle d’enfants présentant un RGD. En second lieu, elle visait à déterminer la fiabilité de test-retest de ces trois tests de la fonction vestibulaire auprès d’enfants atteints d’un RGD.

Méthodes

Participants

L’étude a fait appel à un échantillon de convenance composé de 20 enfants présentant un RGD (âgés de 4,4 à 12,1 ans, 7,9 ans en moyenne, 13 garçons et 7 filles). Un échantillon de convenance composé de 11 enfants du personnel de l’établissement (âgés de 4,7 à 12,2 ans, 7,2 ans en moyenne, 4 garçons et 7 filles), ayant un développement normal, a également été sélectionné afin d’obtenir des données normatives pour les tests CTSIB et m-ECVCT. De telles données sont déjà disponibles dans la littérature scientifique pour la mesure de l’AVD(5). Les parents ou tuteurs légaux des enfants ont donné leur consentement éclairé par écrit. L’étude a été approuvée par le comité d’éthique de la recherche du Centre de recherche interdisciplinaire en réadaptation du Montréal métropolitain.

Plan de l’étude et mesures

Des mesures ont été effectuées avec les enfants présentant un RGD lors de deux sessions distinctes, espacées d’une à quatre semaines, afin de vérifier la fiabilité de test-retest. Les tests de dépistage d’atteinte vestibulaire suivants ont été utilisés : AVD, CTSIB et m-ECVCT. Le protocole prescrit dans la littérature scientifique pour chacun de ces tests a été suivi. Les enfants participants ayant un développement normal ont subi les tests une seule fois, afin de fournir des données normatives pour les tests CTSIB et m-ECVCT. Le même évaluateur a fait subir les trois tests aux participants.

Analyse des données

Un modèle mixte à mesures répétées a été utilisé afin de comparer les résultats obtenus pour le test m-ECVCTpar les enfants présentant un RGD et les enfants au développement normal. Un test de T indépendant a été réalisé afin de comparer les résultats obtenus par les deux groupes pour le test CTSIB. Afin de vérifier la fiabilité de test-retest pour le score total CTSIB et le score m-ECVCT obtenus par les enfants ayant un RGD, des coefficients de corrélation intraclasse (CCI) ont été déterminés. Un calcul du kappa pondéré a été effectué afin de vérifier la fiabilité de test-retest de la mesure de l’AVD pour les enfants présentant un RGD. Le niveau de signification a été fixé à 0,05 et toutes les analyses de données ont été effectuées avec les logiciels SAS (version 9.3) et SPSS (version 22.0).

Résultats

Comparaison des groupes

Des mesures de l’AVD ont été obtenues pour 18 des 20 enfants ayant un RGD. Deux enfants ne pouvaient participer lorsqu’il fallait tourner la tête. Douze enfants (33,3 %) ont obtenu un score normal pour l’AVD, établi entre les valeurs 0 et -2 inclusivement (voir figure 1). Un enfant a obtenu le score anormal maximal de -5 pour l’AVD. Le score total CTSIB pour les enfants ayant un RGD a été significativement inférieur à celui des enfants du groupe témoin (RGD 21 ± 2,6, témoin 27 ± 3,6, p = 0,003). On a constaté des scores significativement inférieurs (p = 0,003) chez les enfants ayant un RGD par rapport aux enfants du groupe témoin pour deux positions du test : debout sur un tapis de mousse, les yeux fermés (RGD 12 ± 9,2, témoin 23 ± 10) et debout sur un tapis de mousse, coiffé d’un dôme (RGD 10 ± 8,8, témoin 22 ± 11) (voir figure 2).

Les scores m-ECVCT obtenus n’ont révélé aucune différence statistique importante corrélée avec les groupes, les côtés ou l’interaction groupe côté (figure 3). Plus précisément, le nystagmus post-rotatoire (NPR) variait entre 0 et 41,7 s pour le groupe RGD et entre 21,7 et 37,4 s pour le groupe témoin. Toutefois, une analyse des valeurs résiduelles absolues a montré des différences importantes de variance entre les groupes, les enfants présentant un RGD obtenant des résultats exprimant une variance supérieure à celle des enfants à développement normal, qui ont obtenu des résultats plus cohérents (voir figure 4).

La fiabilité de test-retest pour les enfants présentant un RGD

On a constaté un coefficient de concordance Kappa de 56 % entre les scores de l’AVD obtenus lors des deux séances distinctes. Une analyse plus détaillée des scores de l’AVD a révélé des différences de 3 lignes au maximum entre les deux séances, la différence variant de 0 à 2 lignes pour la grande majorité (89 %) des participants présentant un RGD.

Le CCI pour le score total CTSIB a été de 0,69 (p < 0,001) (95 % CI : [0,37 ; 0,86]), indiquant une fiabilité modérée. Pour le test m-ECVCT, le CCI a été de 0,88 (95 % CI : [0,71 ; 0,95]) et de 0,84 (95 % CI : [0,64 ; 0,93]), respectivement, selon la rotation des enfants dans le sens horaire ou antihoraire (p < 0,001). Cela indique une bonne fiabilité de test-retest pour le test m-ECVCT.

Discussion et conclusion

L’étude n’a pas montré d’écart important entre les valeurs moyennes du test m-ECVCT pour les enfants présentant un RGD et celles du groupe d’enfants à développement normal. La variance pour les valeurs de la durée du NPR était beaucoup plus importante chez les enfants du groupe RGD, ce qui ouvre la voie à une utilisation comme outil de dépistage. Les mesures de l’AVD ont été déficientes pour 33,3 % des enfants présentant un RGD par comparaison avec les valeurs normatives fournies par la littérature(3,5). Le score total CTSIB était également nettement plus faible pour le groupe d’enfants ayant un RGD.

Par ailleurs, l’étude a montré que les tests CTSIB et m-ECVCT ont une bonne fiabilité de test-retest lorsqu’ils sont utilisés avec des enfants ayant un RGD. Un coefficient de fiabilité plus faible a été constaté avec le score absolu du test clinique de l’AVD. Toutefois, la différence du total de nombres de lignes observées cliniquement pour chacune des journées de test est restée sous le seuil minimal décelable pour ce test, ce qui renforce la pertinence de son utilisation clinique.

Dans l’ensemble, cette étude nous porte à conclure que les résultats anormaux obtenus lorsqu’on teste la fonction vestibulaire d’enfants présentant un RGD suggèrent la présence d’une vestibulopathie sousjacente. En ce qui concerne les outils d’évaluation clinique examinés, la fiabilité de test-retest s’est avérée bonne pour les tests CTSIB et m-ECVCT, et la variabilité de test-retest des résultats est même restée sous le seuil minimal décelable pour l’AVD. Étant donné que 40 minutes suffisent pour effectuer la totalité du dépistage clinique, l’on suggère d’intégrer ces tests de la fonction vestibulaire à l’évaluation systématique des enfants présentant un RGD afin d’examiner la présence d’une vestibulopathie et de suivre l’évolution de la fonction vestibulaire lors d’interventions.

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L. Salvo (1), V. Horne (2), F. Malik (2), M. Villeneuve (1), J. Fung (1, 2) et A. Lamontagne (1, 2)

1 Centre de recherche Feil-Oberfeld, Hôpital juif de réadaptation (CRIR), Laval (Québec)
2 École de physiothérapie et d’ergothérapie, Université McGill, Montréal (Québec)


Références
1 Rine, R.M., et S. Wiener-Vacher. « Evaluation and treatment of vestibular dysfunction in children », NeuroRehabilitation, 2013, vol. 32, n° 3, p. 507-18.
2 Maes, L., et coll. « Rotatory and collic vestibular evoked myogenic potential testing in normal-hearing and hearing-impaired children », Ear Hear, 2014, vol. 35, n° 2, p. e21-32.
3 Rine, R.M., et J. Braswell. « A clinical test of dynamic visual acuity for children », Int J Pediatr Otorhinolaryngol, 2003, vol. 67, n° 11, p. 195-201.
4 Shumway-Cook, A., et F.B. Horak. « Assessing the influence of sensory interaction of balance. Suggestion from the field », Phys Ther, 1986, vol. 66, n° 10, p. 1548-50.
5 Christy, J.B., et coll. « Reliability and diagnostic accuracy of clinical tests of vestibular function for children », Pediatr Phys Ther, 2014, vol. 26, n° 2, p. 180-9.