Chronique des récipiendaires

COMMENT LES INTERACTIONS ENTRE PHYSIOTHÉRAPEUTES ET AUTRES INTERVENANTS SE TRADUISENT-ELLES DANS LE SECTEUR PRIVÉ ?

 k-perreaultPar Kadija Perreault1,2; Clermont E. Dionne1,2,3; Michel Rossignol4,5, Stéphane Poitras6;Diane Morin2,7

1 Centre interdisciplinaire de recherche en réadaptation et intégration sociale (CIRRIS), Institut de réadaptation en déficience physique de Québec

2 Université Laval, Québec

3 Axe Santé des populations et pratiques optimales en santé, Centre de recherche du CHU de Québec

4 Department of Epidemiology, Biostatistics and Occupational Health, McGill University, Montréal

5 Institut national d’excellence en santé et en services sociaux, Montréal

6 École des sciences de la réadaptation, Faculté des sciences de la santé, Université d’Ottawa

7 Institut universitaire de formation et de recherche en soins, Université de Lausanne (Suisse)

 

Ce texte présente les résultats de travaux de recherche effectués par Kadija Perreault sous la supervision des docteurs Clermont Dionne et Diane Morin dans le cadre du programme de doctorat en santé communautaire de l’Université Laval.

 

Introduction

Les dernières décennies ont été marquées par un appel croissant à la collaboration et aux pratiques interprofessionnelles dans les systèmes de santé1. Ces pratiques ont été définies de multiples façons. Elles font souvent référence à des interactions entre intervenants de la santé de différentes professions dans le cadre d’interventions cliniques auprès de personnes qui les consultent. De nombreux arguments sous-tendent la promotion de telles pratiques. La collaboration favoriserait une meilleure efficacité et une meilleure efficience des services en contexte de rationalisation[2-4]. Elle permettrait aussi de mieux répondre aux besoins des personnes qui présentent des problèmes de santé chroniques et/ou complexes[5-7] pour lesquels aucun intervenant ne possède toutes les compétences requises pour intervenir adéquatement[5,8]. La douleur lombaire compte parmi ces problèmes de santé complexes pour lesquels des programmes d’interventions impliquant plusieurs intervenants ont été recommandés[9,10]. La liste des intervenants cités dans la littérature pour leur travail plus spécifique dans des programmes de réadaptation auprès de personnes avec de la douleur lombaire comprend des psychologues, ergothérapeutes, physiothérapeutes, médecins, ergonomes, infirmières et travailleurs sociaux[11,12]. Toutefois, aucun consensus n’a été établi quant aux intervenants à impliquer et aux modes d’interactions à privilégier. Touchant une grande partie de la population générale au moins une fois au cours de sa vie[13] et une proportion significative des personnes qui présentent une douleur persistante, la douleur lombaire est aujourd’hui considérée comme un problème de santé publique majeur, et est associée à des coûts énormes, tant sur le plan humain que financier[14-16]. 

La majeure partie des services de physiothérapie offerts aux personnes présentant de la douleur lombaire serait prodiguée dans le secteur privé au Québec. Face au problème de la douleur lombaire,les physiothérapeutes du secteur privé travaillent-ils seuls ou avec d’autres intervenants, incluant d’autres physiothérapeutes et des thérapeutes en réadaptation physique? Le cas échéant, quels moyens emploient-ils pour interagir avec ces autres intervenants? Voilà quelques questions qui ont guidé le développement et la mise en œuvre de notre étude, les connaissances actuelles fournissant peu de réponses à ces questions. 

Objectifs

Cette étude avait trois objectifs principaux :

  1. Explorer les expériences et les perceptions de physiothérapeutes du secteur privé sur le sujet des pratiques interprofessionnelles.
  2. Caractériser les organisations (p. ex. les cliniques) où œuvrent les physiothérapeutes dans le secteur privé au Québec, entre autres dans le but de mieux comprendre les facteurs liés aux organisations qui pourraient influer sur les pratiques interprofessionnelles des physiothérapeutes.
  3. Tracer un portrait des pratiques interprofessionnelles des physiothérapeutes du secteur privé au Québec dans le cadre de leurs interventions auprès de personnes présentant une douleur lombaire. 

Méthodes

Devis de l’étude : Nous avons mené une étude à devis mixte qualitatif/quantitatif. Pour répondre au premier objectif visant à explorer les expériences et les perceptions de physiothérapeutes, nous avons effectué un premier volet qualitatif se traduisant par des entrevues semi-structurées auprès de physiothérapeutes pratiquant dans le secteur privé au Québec. Pour répondre aux objectifs 2 et 3, nous avons réalisé un volet quantitatif, soit une enquête provinciale par téléphone et par internet[17]. L’étude a été approuvée par le Comité d’éthique de la recherche de l’Institut de réadaptation en déficience physique de Québec.  

Participants : Pour être inclus dans l’étude, les physiothérapeutes devaient être membres de l’OPPQ, avoir accepté d’être contactés à des fins de recherche, travailler comme cliniciens dans le secteur privé au Québec au moins un jour par semaine, avoir au moins 20 % de leur clientèle consultant pour une douleur lombaire, intervenir principalement auprès d’adultes, et pouvoir compléter un questionnaire/une entrevue en français.

Collectes et analyses des données : Pour le volet qualitatif, les entrevues ont été réalisées auprès de physiothérapeutes possédant des profils variés en ce qui concerne la durée de l’expérience professionnelle, la présence d’autres intervenants dans leur milieu de travail et leur situation en région rurale ou urbaine, selon un mode d’échantillonnage à variation maximale à partir de la liste de physiothérapeutes ordonnés de façon aléatoire. Un guide d’entrevue comprenant une liste de questions dérivées des objectifs de recherche et de notre revue de la littérature a été utilisé. Les entrevues ont été enregistrées et transcrites afin d’analyser leur contenu et de faire ressortir les thèmes principaux. Pour l’enquête subséquente, nous avons construit un questionnaire en nous basant sur les objectifs de recherche, notre revue de la littérature, incluant des questionnaires existants, ainsi que les résultats du premier volet qualitatif, le tout intégré à la plateforme SurveyMonkey. Le questionnaire incluait 69 questions (plus des sous-questions), soit 11 questions sur les caractéristiques professionnelles et sociodémographiques des physiothérapeutes, 37 questions sur les pratiques interprofessionnelles et 21 questions sur les caractéristiques de l’organisation où travaillait le physiothérapeute. Des analyses descriptives, bivariées, multivariées et par correspondance multiples ont été menées. 

Résultats

Objectif 1 : Treize physiothérapeutes travaillant dans une des dix régions du Québec ont participé à une entrevue visant à explorer leurs expériences et perceptions des pratiques interprofessionnelles. La saturation des données a été atteinte. Les physiothérapeutes interrogés ont décrit leurs pratiques interprofessionnelles en utilisant une multitude de termes. Néanmoins, celles-ci se traduisaient souvent par des discussions non planifiées (p. ex. entre deux consultations) et la référence à d’autres intervenants (p. ex. médecin, ostéopathe). Les facteurs influençant les pratiques interprofessionnelles qu’on mentionnés les physiothérapeutes concernaient les caractéristiques des personnes qui les consultent (p. ex. leur condition clinique), les intervenants (p. ex. connaissance mutuelle des rôles et des champs de pratique), les milieux de travail (p. ex. présence et proximité des intervenants dans l’organisation) et les systèmes (p. ex. pénurie d’intervenants, règles des agents payeurs tels que la CSST). De plus, selon les physiothérapeutes interrogés, les pratiques interprofessionnelles avaient principalement des effets positifs pour eux, notamment sur le plan de l’acquisition de nouvelles connaissances et la valorisation de leur rôle professionnel, ainsi que pour les personnes qui les consultent, en ce qui touche l’amélioration des interventions et l’évolution clinique. 

Objectif 2 : Un total de 327 physiothérapeutes sélectionnés aléatoirement a participé à l’enquête, pour une proportion de participation de 67,7 %. Ces physiothérapeutes œuvraient au sein de 243 établissement différents, parmi lesquels 236 ont été retenus pour les analyses. La majorité des organismes était à but lucratif (93,2 %), située en zone urbaine (91,5 %) et à l’intérieur de bâtiments comprenant de multiples commerces ou organismes (76,7 %), et incluait de nombreux intervenants (89,8 %). Les intervenants les plus représentés dans les établissements où œuvrait plus d’un intervenant étaient les thérapeutes en réadaptation physique (68,7 % de ces organismes), les massothérapeutes (67,3 %) et les ostéopathes (50,2 %). Ce volet de l’étude a aussi permis de mettre en lumière l’existence de quatre modèles d’organisation désignés comme suit : 1) pratique en solo, 2) multidisciplinaire de taille moyenne, 3) multidisciplinaire de grande échelle et 4) mixte. 

Objectif 3 : Pour ce qui est des pratiques interprofessionnelles, parmi les résultats obtenus, les physiothérapeutes ont indiqué que, dans le cadre de leurs interventions auprès de personnes présentant une douleur lombaire, ils avaient des interactions fréquentes notamment avec d’autres physiothérapeutes, des omnipraticiens, des thérapeutes en réadaptation physique et des ergothérapeutes, alors que ces interactions étaient peu fréquentes avec des acupuncteurs, des  psychologues, des neurochirurgiens et des chiropraticiens, entre autres. Ces interactions prenaient souvent la forme de messages écrits transmis par les clients (tous les jours ou toutes les semaines: 55,1 % des physiothérapeutes), de discussions non planifiées en personne (41,9 %), de messages oraux transmis aux autres intervenants via les clients (24,1 %) et de lettres faxées/postées (23,2 %). Les physiothérapeutes ont principalement rapporté que ces pratiques interprofessionnelles avaient des effets positifs. 

DISCUSSION

Les résultats de cette étude montrent que les physiothérapeutes ont des interactions relativement fréquentes avec certains intervenants, mais moins fréquentes avec d’autres dans le cadre de leurs interventions auprès de personnes présentant une douleur lombaire. Cette étude met aussi en lumières les différentes formes que prennenPhysio-Qc_printemps-ete_2014_4t ces interactions impliquant des physiothérapeutes, par exemple des discussions non planifiées et des références. Jusqu’à maintenant, la littérature sur la collaboration interprofessionnelle s’est beaucoup attardée aux interactions entre membres d’équipes de travail formelles au sein d’un même milieu clinique, telles que des équipes dites multi- ou interdisciplinaires. Cette étude a aussi permis d’examiner les pratiques interprofessionnelles dans un secteur où elles ont été peu étudiées, soit le secteur privé. 

Limites. Cette étude présente évidemment certaines limites. D’abord, il est possible que les physiothérapeutes y ayant participé soient différents des physiothérapeutes non participants, entre autres parce que seuls ceux ayant accepté d’être contactés pour des fins de recherche étaient inclus dans le cadre d’échantillonnage. Certains biais d’information ont pu être induits par la collecte de données auto-rapportées. De plus, les participants ont trouvé difficile de répondre à certaines questions. Une autre limite de cette étude est le fait qu’elle n’ait pris le pouls que d’un seul groupe d’acteurs, soit les physiothérapeutes. Étudier le phénomène des pratiques interprofessionnelles à travers les perspectives d’autres acteurs, tels que d’autres intervenants ou les personnes qui font appel aux services de physiothérapie, permettrait d’obtenir un éclairage complémentaire. Enfin, de nombreuses questions sont restées sans réponse dans la présente étude et devront faire l’objet d’études futures. Par exemple, y a-t-il une fréquence recommandée d’interaction entre les physiothérapeutes et autres intervenants et quel mode d’interaction devrait être privilégié? D’autres études seront également nécessaires pour évaluer les effets des pratiques interprofessionnelles sur les résultats cliniques et financiers.

Retombées cliniques. Les résultats de cette étude confirment la pertinence des pratiques interprofessionnelles des physiothérapeutes du secteur privé dans le cadre de leurs interventions auprès de personnes présentant de la douleur lombaire. Certains résultats suggèrent qu’il serait possible de faire mieux sur le plan des pratiques interprofessionnelles. En tant que physiothérapeutes, peut-être serait-il souhaitable que nous réfléchissions à nos interactions avec d’autres intervenants. Sont-elles optimales? Ont-elles lieu lorsque nécessaires? Sinon, pourquoi? Y a-t-il des facteurs liés aux personnes qui consultent (p. ex. leur condition), à nous-mêmes comme intervenants (p. ex. nos attitudes, nos connaissances), à nos milieux de travail (p. ex. règles de fonctionnement, horaires) ou aux systèmes plus larges (p. ex. systèmes professionnel et d’éducation) qui font obstacle ou facilitent ces interactions?

Cette étude a aussi fourni une description détaillée des organisations où travaillent les physiothérapeutes dans le secteur privé, ce qui permet de mieux comprendre les contextes dans lesquels les pratiques interprofessionnelles ont cours. L’observation que la majorité de ces organisations comprennent de multiples intervenants possédant des formations différentes est un résultat qui permet de mieux se représenter la physiothérapie d’aujourd’hui dans le secteur privé au Québec. 

REMERCIEMENTS

L’équipe de recherche tient à remercier chaleureusement tous les participants des deux volets de l’étude, ainsi que toutes les autres personnes ayant contribué à sa réalisation de près ou de loin. La réalisation de cette étude a aussi été rendue possible grâce aux bourses de formation octroyées à Kadija Perreault par le Fonds de recherche du Québec-Santé, l’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail et les Instituts de recherche en santé du Canada, ainsi qu’aux subventions obtenues par l’équipe de recherche dans le cadre du partenariat de recherche clinique en physiothérapie, entre le Réseau provincial de recherche en adaptation-réadaptation et l’Ordre professionnel de la physiothérapie du Québec et du Fonds B.E. Schnurr de recherche géré par la Fondation de physiothérapie du Canada. 

Pour toute question ou tout commentaire concernant cet article, écrire à Kadija Perreault à : kadija.perreault@fmed.ulaval.ca 


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