Chronique des récipiendaires
Maude_Bastien_Web

Maude Bastien, M. Sc., pht

Hélène Moffet, Ph. D., pht et Laurent Bouyer, Ph. D.

Altération du contrôle moteur à la suite d’une entorse latérale de la cheville et l’intérêt du Star Excursion Balance Test (SEBT) pour sa mesure

Introduction 

La prévalence de l’entorse latérale de la cheville (ELC) est très élevée au sein d’une population sportive et militaire(1,2). Il a été démontré que près du tiers des individus ayant eu une ELC ont, plusieurs mois et années après leur blessure initiale, une instabilité persistante à la cheville(3). Cette instabilité résiduelle est associée à une plus grande fréquence de récidive d’entorses. L’instabilité chronique à la cheville a été largement associée à un contrôle moteur perturbé(4) et à la rétention de stratégies motrices inadéquates à la suite de la blessure initiale(5). De plus, des altérations du contrôle moteur lors de tâches motrices complexes ont été notées malgré la quasi-disparition des signes et symptômes locaux(4). Ceci suggère qu’en plus d’atteindre le système musculosquelettique, cette blessure locale a un impact sur d’autres systèmes impliqués dans le contrôle du mouvement humain, tel le système nerveux central. De plus, des altérations bilatérales du contrôle moteur, c’est-à-dire non seulement du côté du membre inférieur lésé, mais aussi du côté non lésé, ont également été notées chez ces personnes(6). Ces résultats montrent l’importance d’établir quels outils permettent d’évaluer la qualité du contrôle moteur chez les personnes avec une ELC, en complémentarité aux mesures utilisées pour suivre localement l’évolution de la condition de la cheville. Le Star Excursion Balance Test (SEBT), un des tests largement utilisés auprès de la population avec ELC, a été désigné comme étant particulièrement pertinent étant donné sa grande exigence sur le plan du contrôle moteur, sans compter qu’il présente de bonnes qualités métrologiques(4,5,7,8). La variable utilisée pour juger de la performance et de la qualité du contrôle moteur lors du SEBT est la distance maximale d’atteinte (DMA) estimée visuellement par un évaluateur. La validité concomitante entre cette variable et une mesure étalon, effectuée avec un instrument de mesure dont la précision et l’exactitude sont reconnues, demeurait toutefois à être démontrée. De plus, il est à noter que la DMA est le résultat final des stratégies motrices mises en place pour réussir la tâche. L’étude de ces stratégies était toutefois essentielle pour expliquer la performance au test, c’est-à-dire la magnitude de la DMA, en plus de révéler les altérations du contrôle moteur des individus moins performants. Dans le présent article, les résultats découlant des principaux objectifs de mon projet de maîtrise en médecine expérimentale à l’Université Laval sont présentés. Ces objectifs sont :

  1. d’évaluer la validité concomitante entre la mesure de la DMA par estimation visuelle et la mesure étalon chez une population militaire avec et sans ELC dans les différentes directions d’atteinte du SEBT ; et
  2. de comparer la performance et la qualité du contrôle moteur à partir de variables indicatrices de la stratégie globale au SEBT pour deux groupes de militaires avec ou sans ELC. 

Méthode (9,11)

Un échantillon de 20 militaires (n=10 ELC et n=10 sans ELC)(11) a été réuni. L’évaluation en laboratoire se déroulait 8 à 10 semaines après le traumatisme initial pour le groupe avec ELC. Pour l’objectif 1, la DMA au SEBT a été mesurée de façon concomitante par un évaluateur (mesure par estimation visuelle) et le système de capture du mouvement tridimensionnel (mesure étalon calculée à partir d’un point sondé au bout du pied). Le système utilisé, l’Optotrak 3D, est composé de trois caméras et de 45 marqueurs infrarouges. La DMA par le membre inférieur en déplacement a été lue directement sur un ruban à mesurer (lecture en cm) fixé au sol lors du toucher du bout du pied pour chacune des directions du test (antéromédiale [AM], médiale [M], postéromédiale [PM], voir figure 1). La variable indicatrice de performance pour chaque condition au SEBT est une moyenne de la DMA (n = 3 essais) qui a été normalisée par la taille du participant(9). 

Pour l’objectif 2, en plus de la DMA normalisée par la taille des participants (DMA) et des questionnaires fonctionnels valides et fidèles, soit les Foot and Ankle Disability Index (FADI) et Lower Extremity Functional Scale (LEFS)(10), des variables spatiotemporelles et de la cinématique ont été choisies pour étudier les stratégies globales utilisées lors de la tâche. Les variables de stratégie globale sont celles rattachées au comportement du centre de masse (CoM) global du corps, soit a) son abaissement et b) l’étendue (nommée peak-to-peak) de sa vitesse verticale au toucher(11).

FIGURE 1 : Montage expérimental du SEBT lors de l’évaluation en laboratoire(9).

  • A : exemple d’un participant effectuant le test pour le membre inférieur gauche en direction médiale au SEBT ;
  • B : les diverses conditions étudiées par le test SEBT

Clinicien_tableau_PhysioQc2016-5

Analyse statistique

Pour l’objectif 1, la validité concomitante de l’estimation visuelle de la DMA avec une mesure étalon a été évaluée à partir d’un calcul de coefficient de
corrélation intraclasse (CCI ; 95 % IC) et du R2 ajusté de la régression de ces variables. Pour l’objectif 2, des tests non paramétriques (Mann-Whitney Exact Test) ont été utilisés pour comparer les caractéristiques personnelles des participants et leurs résultats aux questionnaires fonctionnels entre les groupes. Des analyses multivariées ont permis de déterminer s’il y avait un effet du groupe et du membre inférieur (membre lésé et non lésé, comparativement au membre dominant du groupe témoin) pour les variables de stratégies globales étudiées dans les différentes conditions du test. Les différences de moyenne (DM) intergroupe et leur intervalle de confiance (IC 95 %) ont été calculés pour les résultats significatifs. 

Résultats

Voir figures de l’article(11) au http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/25515309

OBJECTIF 1 : Des corrélations très importantes et hautement significatives (p<0,001) entre l’estimation visuelle et la mesure de DMA prise par l’Optotrak 3D ont été démontrées pour l’échantillon complet (R2 ajusté : 0,98). Le niveau de concordance entre ces mesures était aussi excellent pour chaque groupe et pour toutes les directions (CCI global : 0,991 ; 95 % IC [0,989- 0,993]). 

OBJECTIF 2 : Les caractéristiques personnelles des groupes avec ou sans ELC étaient comparables, mais leur capacité fonctionnelle différait, et ce, à 8 semaines post-entorse. Le groupe ELC avait une capacité fonctionnelle inférieure (module FADI sport : 79,4±18,4 comparativement à 98,1±2,6 ; LEFS : 73,3±6,8 comparativement à 79,1±1,4 ; p<0,05) ainsi qu’un moins bon résultat au SEBT dans toutes les directions sauf la direction M du membre non lésé (DM [95 % IC] : 3,13 % de la taille [0,87-5,40] à 4,56 % de la taille [1,47-7,65], p<0,05 ; figure 411). Lors du toucher, le groupe ELC démontrait une plus petite amplitude d’abaissement du CoM et une plus petite étendue des variations de vitesse verticale que le groupe témoin dans toutes les directions étudiées (p<0,05 ; figure 2A11). Ces résultats suggèrent que les stratégies motrices globales le long de l’axe vertical autour du toucher sont modifiées à la suite d’une ELC. Des différences entre les deux membres (lésé et non lésé) du groupe ELC et le membre dominant du groupe témoin ont été mises en évidence pour la variable d’abaissement du CoM dans les directions d’atteinte AM et PM (p<0,05 ; figure 4B11). 

Discussion 

Nos travaux ont démontré la validité concomitante de la DMA estimée visuellement par un évaluateur à la fois par une forte association avec la mesure étalon et par des coefficients élevés de corrélation intraclasse entre les deux méthodes de mesure. Cette excellente validité concomitante justifie d’utiliser la procédure clinique standardisée de passation du SEBT afin de limiter les erreurs de mesure. Cette procédure prévoit une mesure de la DMA pendant le test, à l’aide de rubans à mesurer apposés au sol et de marqueurs autocollants utilisés par l’évaluateur au moment de l’atteinte (contact au sol). Cette procédure diffère de celle qui a été décrite dans la littérature jusqu’à maintenant, soit une mesure réalisée à l’aide d’un ruban à mesurer non fixé au sol et à la suite du mouvement d’atteinte. 

À l’aide des variables de stratégie motrice globale, nous avons par ailleurs mis en lumière les altérations du contrôle moteur caractérisant les moins
bons résultats au SEBT des individus avec ELC, comparativement à celles d’un groupe témoin. Le moins bon résultat au SEBT du groupe ELC pourrait s’expliquer par des altérations des stratégies motrices, notamment par un moins grand abaissement du CoM. En effet, l’abaissement du CoM lors du SEBT permet d’accroître la stabilité corporelle au moment où le membre inférieur est projeté dans la direction d’atteinte. La démonstration de la présence d’altérations bilatérales du contrôle moteur à la suite d’une ELC est également un résultat inédit, particulièrement en ce qui a trait à la mise en évidence d’une altération des stratégies motrices et de l’organisation du mouvement à partir de variables globales. La présence d’altérations bilatérales dans les performances motrices lors de tâches complexes à la suite d’une ELC avait été suggérée6. Depuis la publication de nos travaux11, un autre groupe de chercheurs a confirmé l’altération bilatérale des stratégies motrices lors du SEBT à la suite d’une première ELC(12).

Conclusion

Nos travaux ont démontré la pertinence du SEBT pour évaluer la qualité du contrôle moteur des personnes avec une ELC. D’abord, la distance maximale d’atteinte, soit la variable de performance à ce test, se mesure facilement dans un contexte clinique et est tout aussi valide que celle mesurée avec une instrumentation sophistiquée. D’autre part, la diminution de la DMA et l’altération des stratégies motrices et du contrôle moteur chez les personnes avec ELC démontrent bien le potentiel de cette mesure pour le suivi de leur récupération motrice. Enfin, la démonstration d’une altération bilatérale du
contrôle moteur à la suite d’une ELC souligne l’importance d’une rééducation plus globale qui ne se limite pas à la cheville blessée. 

Ces travaux, réalisés dans le cadre de mon projet de maîtrise au CIRRIS, à l’Université Laval, ont été cités dans deux articles scientifiques9,11. Je tiens à remercier l’ensemble des participants, les organismes subventionnaires qui ont soutenu mes études et le projet (OPPQ-REPAR, IRSC, CIRRIS) et les chercheurs (Hélène Moffet, Ph. D., pht ; Laurent Bouyer, Ph. D. ; Marc Perron, M. Sc., pht ; Luc J. Hébert, Ph. D., pht ; Jean Leblond, Ph. D.) et les professionnels de la physiothérapie de la base militaire de Valcartier qui ont participé à ce projet.

 


Références
(1) Cameron, K.L. et coll. J Athl Train, 2010, p. 29-38.
(2) Waterman, B.R. et coll. J Bone Joint Surg Am, 2010, p. 2279-2284.
(3) van Rijn, R.M. et coll. Am J Med, 2008, p. 324-331.
(4) Munn, J. et coll. J Sci Med Sport, 2010, p. 2-12.
(5) Arnold, B.L. et coll. Med Sci Sports Exerc, 2009, p. 1048-1062.
(6) Wikstrom, E.A. et coll. Gait Posture, 2010, p. 407-414.
(7) Hertel, J. et coll. J Orthop Sports Phys Ther, 2006, p. 131-137.
(8) Gribble, P.A. et coll. Meas Phys Ed Exerc Sc, 2003, p. 89-100.
(9) Bastien, M. et coll. J Sport Rehabilitation, 2014, p. 44-55.
(10)Martin, R.L. et coll. J Orthop Sports Phys Ther, 2007, p. 72-84.
(11) Bastien, M. et coll. BMC Musculoskeletal Disorders, 2014, p. 436, en ligne [http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/25515309]
(12) Doherty, C. et coll. Journal of Athletic Training, 2015, p. 651-664.